Carte blanche à Rachid Bouchareb


Carte blanche à Rachid BoucharebÉdition 40

Rachid Bouchareb, le fraternel

1985 : une belle rencontre entre le FIFAM et Rachid Bouchareb. En sélection, son premier long-métrage de fiction, Baton rouge. Le festival, toujours à la recherche de grands cinéastes en devenir, avait senti tout le potentiel qu’il y avait chez ce jeune réalisateur presqu’inconnu (son court-métrage Peut-être la mer avait été sélectionné à Cannes en 1983). L’histoire de trois copains qui veulent fuir leur banlieue et rêvent de se réaliser ailleurs, aux USA, et plus précisément en Louisiane à Bâton rouge, un nom entendu dans la chanson Memory Hotel de Mick Jagger et qui devenait symboliquement leur Eldorado. Le jury fut séduit, tout comme le public, par la profonde humanité de ce film, sa justesse de ton, et lui décerna son Grand Prix. Il y a quelque part, dans les archives du festival, une photo où l’on voit ce jeune réalisateur de 32 ans et ses trois comédiens quasiment du même âge (Jacques Penot, Pierre-Loup Rajot et Hammou Graïa) exulter de joie. Qui aurait pu prédire alors l’étonnant parcours qu’allait accomplir Rachid Bouchareb ? Et l’amener, entre autres, à Indigènes et à ce fait rarissime : avoir écrit et réalisé un film à l’origine d’une décision politique, Jacques Chirac décidant après l’avoir vu de faire voter l’égalité des pensions entre tous les anciens combattants de la Seconde Guerre Mondiale, ce que réclamaient depuis longtemps les soldats issus de nos anciennes colonies venus verser leur sang pour libérer la France. Historique !

À bien regarder Baton rouge, on y trouvait déjà tout ce qui fait la richesse de son cinéma. Son goût pour le fait réel (son scénario était nourri d’un fait divers authentique), le contexte social, l’enracinement des personnages et souvent leurs déchirements liés à leurs origines. Toutes choses qui lui sont proches, il est lui-même fils d’algériens installés en France après la guerre et a grandi à Bobigny. Ce sera encore plus vrai dans ses films suivants comme Cheb (son deuxième film, Prix Perspectives et Prix de la Jeunesse à Cannes en 1991), Poussières de vie sur le sort des Amérasiens, ces milliers d’enfants nés de pères GI pendant la guerre du Vietnam puis abandonnés au départ des troupes américaines (nommé à l’Oscar 1995 du meilleur film étranger), et puis dans le beau, subtil et nuancé Little Sénégal avec le magnifique Sotigui Kouyaté (auquel le festival a rendu hommage en sa présence en 1993) dans le rôle d’Alloune, un vieux guide de “La Maison des Esclaves” à Gorée, qui part en pèlerinage retrouver les descendants de ses ancêtres aux Etats-Unis et précisément à Little Sénégal où vit la communauté africaine de Harlem. Voyage émouvant en forme de balade nostalgique mais lucide sur ces descendants parfois plus américains qu’africains, et souvent bien indifférents à la recherche identitaire du vieil homme.

Mais surtout dans Baton rouge, on trouvait cette notion essentielle chez lui de fraternité. Une fraternité parfois difficile à vivre, source de conflits, de douleurs, d’échecs, mais riche aussi d’entraide, de solidarité, de dépassement de soi et de lumière. Ce n’est pas pour rien qu’un de ses films préférés est Rocco et ses frères de Visconti, magnifique mélodrame social autour des destins d’une fratrie. Cette fratrie peut être surtout celle que l’on se choisit, comme dans Baton rouge mais aussi dans Indigènes et sa suite temporelle Hors-la-loi avec les mêmes acteurs. Et quel magnifique clin d’œil du destin de voir une fratrie de comédiens récompensés : Jamel Debbouze, Samy Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouajila et Bernard Blancan recevant, fait rarissime là aussi, le Prix d’interprétation masculine collectif au Festival de Cannes 2006 pour Indigènes. Et fidélité de Rachid Bouchareb à cette fratrie pour trois de ses films. La palme revenant à Roschdy Zem avec qui il a tourné cinq fois. La notion du voyage, du départ pour un ailleurs (souvent fantasmé) et donc de la migration et de l’émigration, tout comme le goût de la découverte et le goût des autres sont bien présents déjà dans Baton rouge. Pas étonnant d’ailleurs qu’America America d’Elia Kazan soit dans ses films de référence. Film fortement nourri de touches autobiographiques, America America, réalisé en 1964 par un Kazan alors au sommet de sa renommée, raconte l’histoire de son oncle, et en filigrane la sienne, enfant de parents grecs, né à Istanbul, dans une Turquie hostile aux communautés grecques et arméniennes, et qui adolescent va tenter de rejoindre l’Amérique et surtout le rêve américain. Cet ample récit d’une fuite, d’une émigration faîte de violence, de tromperie mais aussi d’une possibilité d’un ailleurs meilleur est un voyage initiatique douloureux, loin des racines fondatrices, mais porteur d’un espoir insensé : celui de la possibilité d’une seconde vie. Émigration et apprentissage dont la destinée même d’Elia Kazan montre que la prise de risques, le rêve et l’espoir peuvent être les moteurs déterminants d’une réussite. Mais c’est loin d’être toujours le cas comme l’illustre de façon drolatique et terrible cet autre choix de Rachid Bouchareb, particulièrement sensible à la dimension sociale, humaniste et chaplinesque de cette « fable » tragi-comique nommée Pain et chocolat et réalisée en 1974 par l’auteur dramatique et réalisateur italien Franco Brusati. Fuyant le chômage, Nino (magnifique Nino Manfredi) tentera par tous les moyens de gagner son pain dans cet Eldorado voisin de l’Italie, la Suisse, mais se cassera régulièrement les dents sur son « chocolat » tant vanté mais surtout fourré à la xénophobie. A contrario que se passe-t-il quand l’ennemi est intérieur ? Quand on décide de partir et qu’on est obligé de rester parce que ce pays (la RDA d’avant la chute du mur) vous contraint, vous espionne. C’est le thème de Barbara de Christian Petzold, autre choix de Rachid Bouchareb, et l’un des films allemands les plus sensibles sur ce déchirement des deux Allemagnes. Car fuir est-ce toujours la meilleure solution, n’est-ce pas abandonner ceux qui luttent de l’intérieur ? Et ce rêve d’ailleurs n’est-il pas un nouveau piège ?

C’est aussi toute cette complexité des mouvements « migratoires » que l’on retrouve dans la plupart des films de Rachid Bouchareb. C’est particulièrement vrai dans Little Sénégal mais aussi dans London river, film pour lequel Sotigui Kouyaté (qu’il retrouve) sera récompensé de l’Ours d’argent du meilleur acteur à Berlin en 2009. Bouleversante parabole de ce père garde forestier qui part à Londres à la recherche de son fils qu’il n’a pas vu depuis des années et qui va se trouver plongé au cœur des attentats sanglants de 2005. Dans ce chaos, deux êtres qui n’ont rien en commun, lui musulman et elle bonne catholique (touchante Brenda Blethyn découverte dans Secrets et mensonges de Mike Leigh), vont peu à peu se rapprocher dans la recherche commune de leurs enfants disparus. Tout Rachid Bouchareb est là : se parler, se comprendre, s’accepter malgré (ou grâce) à nos différences. Cette notion de l’ailleurs, de la découverte, il l’accomplira aussi dans sa propre vie. À l’image des trois amis de Baton rouge, il partira lui aussi pour les USA réaliser sa trilogie américaine avec le téléfilm Just like a woman, road movie avec Sienna Miller et Golshifteh Farahani en 2012. Puis en 2014, La voie de l’ennemi ou comment échapper à son passé après 18 ans d’incarcération. Un polar sobre et tendu, mâtiné de western, servi par un impressionnant Forest Whitaker harcelé par un shérif plutôt pervers (Harvey Keitel) et humainement soutenu par son agent de probation (il retrouve pour ce rôle Brenda Blethyn, une fois de plus formidable). Troisième volet de cette trilogie, le peu convainquant buddy movie Flic de Belleville avec Omar Sy en 2018.

Tous ses scénarios, Rachid Bouchareb les écrit lui-même. C’est une de ses grandes qualités. Il a recu le Prix Henri Jeanson de la SACD pour l’ensemble de son œuvre en 2006 et le César du meilleur scénario original en 2007 pour Indigènes. Sans parler des « coups de mains » qu’il donne aux autres comme son adaptation de Omar m’a tuer de Roschdy Zem pour lequel il reçoit un César en 2012. Mais une de ses facettes les plus étonnantes, c’est celle de producteur. Avec son associé et ami, Jean Bréhat, il crée en 1989 la société 3B Production et en 1997 Tadrat films. Et le risque ne leur fait pas peur. À leur actif, la production de presque tous les films de Bruno Dumont (La vie de Jésus, L’humanité, Flandres… souvent primés à Cannes) mais aussi West Beyrouth de Ziad Doueiri (le futur réalisateur de la série Baron noir) ou Chouf de Karim Dridi. En sélection à Cannes en 2016, Chouf est une plongée saisissante dans la violence et les trafics qui habitent les quartiers nord de Marseille. Karim Dridi tournait pour la troisième fois dans cette ville qu’il connait bien et voulait nommer son film « Caids » mais Rachid Bouchareb lui suggéra Chouf qui veut dire « regarde ! » en arabe et signifie aussi « celui qui regarde, qui surveille », les deux facettes de ces jeunes guetteurs des quartiers, sentinelles du trafic de drogue face à l’arrivée non désirée de la police. Chouf, un « regard » quasi documentaire sur une réalité. Rachid Bouchareb aime partager et aime les rencontres. Cette année, il est le parrain de l’édition 2020 de « La fabrique cinéma » de l’Institut Français. Il a évoqué à cette occasion sa conception du cinéma : « Je vois de la politique partout dans le cinéma. Un film dit toujours quelque chose au-delà des débats de société et des débats politiques. Je suis convaincu que l’engagement est dans le cœur de tous les artistes. Et cet engagement se situe à tous les niveaux. Néanmoins quand on fait du cinéma, on a aussi envie que les films soient vus. Je suis très attentif à ce que ressent le public. C’est pour cette raison que j’aime à accompagner mes films lors de leur sortie. C’est la meilleure manière de voir si les spectateurs partagent ma vision du monde… ».

Le mardi 17 novembre, Rachid Bouchareb sera au FIFAM pour des rencontres avec le public autour de son film Indigènes, en début d’après-midi, puis en soirée avec Chouf de Karim Dridi, film dont il est l’un des producteurs, et qui sera l’occasion de débattre et de rencontrer un créateur aussi chaleureux que fraternel.

Jean-Pierre Bergeon.

Filmographie
1977 La chute (court-métrage) • 1978 Le banc (court-métrage) • 1983 Peut-être la mer (court-métrage) • 1985 Baton Rouge (long-métrage) • 1991 Cheb (long-métrage) • 1992 Déposez armes (téléfilm) • 1993 Les années déchirées (téléfilm) • 1994 Poussières de vies (long-métrage) – nominé pour l’Oscar du meilleur film étranger • 1998 L’honneur de ma famille (téléfilm) • 2001 Little Senegal (long-métrage) – nominé pour l’Ours d’or de Berlin • 2004 Le vilain petit poussin (court-métrage) • 2005 L’ami y’a bon (court-métrage) • 2006 Indigènes (long-métrage) – prix d’interprétation masculine collectif, pour les cinq comédiens Jamel Debbouze, Samy Naceri, Sami Bouajila, Roschdy Zem et Bernard Blancan, au Festival de Cannes 2006, nommé pour la Palme d’Or. Le film a aussi reçu le Prix François-Chalais. • 2007 Djebel (court-métrage) • 2009 London River (long-métrage) • 2009 Exhibitions (court-métrage) • 2009 Houme (court-métrage) • 2010 Hors-la-loi (long-métrage) • 2011 Just like a woman (téléfilm) • 2014 La voie de l'ennemi (long-métrage) • 2014/2015 Frères d’armes (série de portraits pour la télévision) • 2016 La route d’Istanbul (téléfilm) • 2018 Le flic de Belleville (long-métrage)

En gras, les films qui seront projetés dans le cadre de cette carte blanche.


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