Conversation avec Macha Méril


Conversation avec Macha MérilÉdition 40

« Malicieuse » Macha Méril

Quant on est née Maria-Magdalena Vladirminovna Gagarina avec rang de princesse, que votre père était Vladimir Anatolievitch Gagarine prince russe et votre mère Maria Vsevolodovna Bielskaïa de noblesse ukrainienne, que tous deux ont fui avec leurs enfants la Russie pour cause de révolution bolchevique de 1917 et se sont retrouvés, après de multiples pérégrinations, au Maroc à Rabat, cadre de sa naissance en 1940, on se dit que la vie de la future Macha Méril était d’emblée placée sous le signe de l’aventure et du romanesque. Lorsque l’on sait que son demi-frère, Georges, est mort en Allemagne à la veille de l’Armistice à l’âge de 19 ans, que son père est mort du typhus en 1945 (elle avait 5 ans) en cherchant à rejoindre l’Allemagne pour retrouver le corps de son fils, là on se dit que le romanesque se teinte fortement de tragédie pour la petite Macha. « Je viens d’un monde d’aristocrates indolents qui vivaient en seigneurs sur des territoires immenses où rien n’avait changé depuis 1000 ans. Ma mère, avant de rejoindre l’école de la noblesse de Kiev, ignorait l’existence des billets de banque… » confiait-elle à Paris Match. Mais la vie, et sa mère, vont lui apprendre à ne jamais baisser les bras, à rebondir. Avec ses deux sœurs, la famille restante est maintenant à Bagneux près de Paris « et là-bas, dans le froid et la dèche, maman a improvisé notre résurrection. Sa règle : la joie de vivre. Je suis comme elle. ». Après le lycée Marie-Curie à Sceaux, elle commence des études de Lettres à la Sorbonne mais bifurque pour entrer à l’école du TNP où elle suit les cours d’art dramatique de Charles Dullin. C’est décidé, elle sera comédienne. Son charme, sa gaieté, son « apparente » insouciance vont faire le reste. Elle croque la vie à pleines dents, décomplexée et libre, fidèle à la philosophie de sa mère.

Elle rencontre Gérard Oury (il n’est encore que comédien) qui lui conseille de se trouver un nom d’artiste, le sien étant quelque peu compliqué à retenir. Elle choisit Macha (diminutif affectueux de Maria) et, grande fan de la chanteuse de jazz Helen Merrill, elle prend le nom de Méril. Une nouvelle vie commence. Elle fait une apparition express (non créditée) dans Le signe du lion, premier film d’Eric Rohmer, puis Gérard Oury lui propose un second rôle marquant, celui d’Yvette, dans son premier long métrage La main chaude, aux côtés du jeune premier du moment Jacques Charrier. Un bel essai mais qui ne la satisfait pas complètement. Elle part pour New-York, suit des cours à l’Actors Studio pendant près de deux ans, joue dans quelques téléfilms, décroche un petit rôle dans une comédie de Daniel Mann (Dean Martin en vedette) mais l’ambiance Hollywoodienne et américaine lui déplaît fortement. Elle sent que c’est en France que le cinéma bouge. La Nouvelle vague vient de briser les conventions cinématographiques. Elle rentre en France. Et là, deux belles rencontres vont être déterminantes pour elle. Celle de Michel Deville, alors tout jeune cinéaste, pas encore vraiment reconnu mais dont l’originalité est déjà remarquée. Pour son deuxième film, Adorable menteuse, il lui confie un rôle important, plein de fantaisie, celui de la sœur de Marina Vlady. Le film est comme un bonbon acidulé, pétillant et plein de douce mélancolie à la fois. Un excellent souvenir pour Macha Méril. La deuxième rencontre va la propulser dans la notoriété. Jean-Luc Godard cherche quelqu’un, très rapidement, pour remplacer Stéphania Sandrelli, enceinte, pour le rôle principal de Une femme mariée. Elle va hériter du rôle à condition de perdre rapidement cinq kilos, Godard la trouvant légèrement potelée… en bonne épicurienne qu’elle est (elle adore manger et l’a prouvé en écrivant plus tard deux livres de cuisine aux titres forts malicieux : Joyeuses pâtes ! et Moi j’en riz !). Mais elle est prête à tout accepter pour tourner avec Godard, le symbole même de la Nouvelle vague. Elle se jette à corps perdu dans ce tournage ultra-rapide et à équipe réduite. Et c’est principalement ce que filme Godard : son corps. Il le sculpte à l’image, aidé de son habituel chef opérateur Raoul Coutard. Le résultat est stupéfiant de beauté et d’intelligence. La forme rejoignant la pertinence du regard : une femme, symbole de la femme moderne, piégée entre des désirs d’homme, la pression mercantile de la publicité, la presse du cœur et le désir d’une sexualité sans tabous. Pour Macha Méril, Une femme mariée est un geste philosophique, politique et cinématographique, l’œuvre d’un cinéaste exceptionnel, sans équivalent. Aujourd’hui encore, plus de 50 ans après, le film étonne par son côté visionnaire et donc toujours actuel. Elle rate de peu le Prix d’interprétation à Venise, le Vatican faisant pression pour que ce film ne soit pas primé. Mais elle a gagné : maintenant tout le monde la reconnait. D’autant que la censure en voulant interdire le film en a assuré le succès.

Elle va alors collaborer avec nombre de cinéastes talentueux. Buñuel (Belle de jour), Jacques Rouffio pour son premier film L’horizon, remarquable plaidoyer contre la guerre. Elle y joue Elisa, veuve de guerre (celle de 1914) dont Antonin (Jacques Perrin), en convalescence, va tomber amoureux. Elle fera tout pour qu’il ne retourne pas au Front… Tourné en 1966 le film a des démêlés avec la censure (on évoque la désertion) et sera injustement un échec. Mais la belle musique de Serge Gainsbourg deviendra un immense succès avec la chanson Elisa (du nom de l’héroïne interprétée par Macha Méril). D’autres films notables suivront avec Pialat (Nous ne vieillirons pas ensemble), Dario Argento (Les frissons de l’angoisse : c’est sa longue période italienne suite à son mariage avec le réalisateur Gian Vittorio Baldi dont elle divorcera mais adoptera le fils), Bertrand Blier (Beau-père) et Fassbinder pour le très sombre et troublant Roulette chinoise, sans parler de Varda (le bouleversant Sans toit ni loi), Robert Enrico (Au nom de tous les miens), Georges Wilson (La vouivre) etc&8230; Mais son engagement va au-delà de son métier de comédienne car elle a créé sa propre maison de production Macha films pour permettre l’éclosion de l’étonnant et poétique Guy Gilles (Au pan coupé et Le crime d’amour) mais aussi produire des cinéastes qu’elle aime comme Pasolini (Porcherie) ou Bresson (Quatre nuits d’un rêveur). Belle exigence, bel engagement. Dans le courant des années 80, elle va se tourner beaucoup plus vers le théâtre, l’une de ses grandes passions, jouant aussi bien du Tchékov, du Stefan Zweig que du Nicolas Bedos. En 1988, elle recevra le Molière de la meilleure actrice pour L’éloignement de Loleh Bellon. Il faudrait parler aussi de la télévision (nombreux téléfilms dont Colette), de la radio (Les grosses têtes), de ses livres (Biographie d’un sexe ordinaire, La star…) de sa merveilleuse passion amoureuse avec Michel Legrand qu’elle a fini par épouser en 2014… Mais surtout il faudrait l’écouter nous parler de tout cela, elle la merveilleuse et malicieuse conteuse qui ne recule devant aucun sujet, aussi tabou soit-il. C’est ce que le FIFAM vous propose pour cette 40ème édition : la rencontrer !

Jean-Pierre Bergeon.

Filmographie sélective
1959 La main chaude de Gérard Oury • 1961 Mélancholia de Guy Gilles • 1962 Le repos du guerrier de Roger Vadim • 1962 Adorable menteuse de Michel Deville • 1963 La vie conjugale de André Cayatte • 1964 Une femme mariée de Jean-Luc Godard • 1966 L'horizon de Jacques Rouffio • 1966 L'espion de Raoul Lévy • 1967 Belle de jour de Luis Buñuel • 1967 Au pan coupé de Guy Gilles • 1972 Nous ne vieillirons pas ensemble de Maurice Pialat • 1973 Les Chinois à Paris de Jean Yanne • 1974 L'Età della pace de Fabio Carpi • 1975 Les frissons de l'angoisse de Dario Argento • 1976 Roulette chinoise de Rainer Werner Fassbinder • 1978 Robert et Robert de Claude Lelouch • 1980 Beau-père de Bertrand Blier • 1981 Les uns et les autres de Claude Lelouch • 1982 Le crime d'amour de Guy Gilles • 1983 Mortelle randonnée de Claude Miller • 1983 Au nom de tous les miens de Robert Enrico • 1985 Sans toit ni loi de Agnès Varda • 1988 La vouivre de Georges Wilson • 1992 L'éternel mari de Denys Granier-Deferre • 1994 Voyage en Pologne de Stéphane Kurc • 1995 Alla turca (téléfilm/réalisatrice) • 2002 Rien ne va plus de Michel Sibra (téléfilm) • 2006 René Bousquet ou le grand arrangement de Laurent Heynemann (téléfilm) • 2006 Mademoiselle Gigi de Caroline Huppert (téléfilm) • 2006 Madame est dans l'escalier de Luc Béraud • 2009 Trésor de Claude Berri et François Dupeyron • 2009 Hôpital de Maud Geffray et Sebastien Chenut (court-métrage) • 2010 Les nuits d'Alice de Williams Crépin (téléfilm) • 2011 Un bonheur n'arrive jamais seul de James Huth • 2016 J'ai épousé un meurtrier de Marc Angelo2017 Un profil pour deux de Stéphane Robelin • 2019 L'enfant que je n'attendais pas de Bruno Garcia2020 Belle, Belle, Belle de Anne Depetrini

En gras, les films qui seront projetés dans le cadre de cette conversation avec l’actrice.#


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