Invitation à Jacques Perrin


Invitation à Jacques PerrinÉdition 40

Jacques Perrin, artiste et artisan

Les vrais compagnons d’autrefois, ceux qui bâtirent les cathédrales, savaient qu’un bon ouvrier ne peut se contenter de produire un seul chef-d’œuvre à ses débuts. Il doit aller toujours en se perfectionnant, et interroger son art en permanence. Pour vivre de sa passion créatrice et de l’écoute des autres et du monde, de la nature enfin. Jacques Perrin a eu des maîtres et des disciples (à sa manière, qui est celle de l’échange) et a su trouver et, si besoin, dessiner les chemins de sa quête du cinéma.

Qui aurait pu prédire que ce tout jeune homme, cet acteur au sourire aussi réservé qu’éclatant allait devenir l’une des grandes figures du cinéma français ! Car il fut un acteur à succès, un producteur par « nécessité amicale », un réalisateur dont la générosité n’a d’égale que le talent. Enfant de la balle, Jacques Perrin sut apprendre très vite à jouer sur la corde raide, dans l’un ou l’autre registre des multiples facettes des métiers du cinéma. En d’autres mots, sa biographie est peu académique. L’école à l’ancienne ne lui convenant pas, il se contente de pousser ses études jusqu’au certificat d’études : il a quatorze ans. Sa démarche est déjà poétique, à l’image des rêves insufflés par père et mère. L’un, régisseur à la Comédie-Française, terminera sa carrière comme souffleur au TNP de Jean Vilar. L’autre est actrice et grande lectrice de poésie (Francis Carco, Jacques Prévert…), conteuse au Caveau de la Bolée (aujourd’hui la Vénus Noire), bistrot parisien qui date du Moyen-âge. Jacques Perrin confie à Michel Ciment (1) : « À quatorze-quinze ans, j’ai plongé dans la vie, j’ai fait un peu de tout, mousse, livreur, télétypiste… parfois l’acteur (dans La gueule du loup, avec Simone Renant…). Aller vers le théâtre m’était une évidence. C’était le cadre qui entourait ma vie. Quand je songe au théâtre, je suis gagné par l’émotion, une émotion liée au souvenir de ma mère. Mon père, quant à lui, me racontait ses souvenirs d’une tournée théâtrale du Capitaine Fracasse, en Algérie, dans des bleds ignorés de tous. Mon sens de l’aventure a été porté par ces souvenirs de mon père et bien sûr par ma passion pour la mer. Ma famille constituait une troupe de théâtre à elle seule et, nous n’avons eu de cesse de monter Poil de carotte, tous ensemble, père, mère et enfants ».

À dix-sept ans, Jacques Perrin s’inscrit au Conservatoire d'art dramatique dans la classe de Jean Yonnel. Mais il ne tiendra pas plus que quelques mois : « J’étais trop jeune et mon timbre de voix ne portait pas. En comparaison avec celui des « vieux » comédiens de 19 ans.  En outre, nous ne fréquentions pas assez les scènes de théâtre, six fois dans l’année, cela ne me suffisait pas. Au conservatoire, j’ai fait la connaissance de Fernand Ledoux et c’est lui qui m’a convaincu qu’un comédien se devait d’observer en permanence la vie. À force de regarder, on se met à imiter les gens, on construit ainsi les personnages presque sans s’en apercevoir. Il recommandait de s’installer à la terrasse d’un café et d’observer, tout le temps. J’ai toujours pris en compte cette remarque. Ce n’était pas un procédé, cela relevait de l’éthique, de l’âme du métier ». (2)

« Grâce au cinéma et à la production de films, j’ai eu l’occasion de vivre une douzaine de vies au long de mon existence » précisait Jacques Perrin dans son entretien avec Michel Ciment. Il complète son propos le 8 mars 2019 dans une rencontre publiée par le site du CNC, intitulée Ce n’est pas un métier, le cinéma, c’est une façon exaltante de vivre : « Le flair, l’idée, l’émotion, les sentiments qui vous attachent à un projet sont primordiaux. Être producteur, c’est être avocat. Il faut défendre quelque chose. (…) Jacques Demy disait une chose formidable : “Je suis un grand amateur !”. Il aimait la vie avant tout ». Nous ne pouvons, en ce texte de présentation de l’hommage à Jacques Perrin que propose le Festival International du Film d’Amiens pour sa quarantième édition, traverser toutes les vies de Jacques Perrin. Nous en avons retenu quelques unes pour vous faire voyager avec lui.

La rencontre fondatrice : Valerio Zurlini

À l’âge de dix-neuf ans, Jacques Perrin débute au théâtre à Paris dans L’année du bac, mise en scène par Yves Boisset (au Théâtre Edouard VII, avec Sami Frey). C’est là que le cinéaste italien Valerio Zurlini le repère et l’invite pour le casting de La fille à la valise. La figure juvénile de l’acteur convient au cinéaste. Aux côtés de Claudia Cardinale et Gian Maria Volonte, Jacques Perrin débute une carrière italienne qui durera une dizaine d’années (3). Carrière évidemment entrecoupée par d’autres rôles dans le cinéma français. À se pencher un peu sur les véritables débuts de Jacques Perrin, il est évident que Valerio Zurlini fut celui qui sut le premier prendre la mesure de son talent, celui qui demande à l’acteur de dire sa nature profonde pour mieux exprimer ce que ressent le personnage. En 1960, le cinéma italien était à un tournant, c’était un cinéma dans lequel la jeunesse voulait vivre, se laisser aller au lendemain de la guerre. Le néo-réalisme commençait à faire partie du passé. Les jeunes des familles aisées cherchaient le soleil des plages de l’Adriatique. Et cela passait dans le cinéma. Un peu à la différence du cinéma français plus académique, moins gai en tous cas. La rencontre avec Valerio Zurlini et l’importance qu’il accordait aux comédiens plût d’emblée à Jacques Perrin qui en rapporte quelques anecdotes fort marquantes : « Peu importe l’importance que le scénario accordait à telle ou telle séquence. Ce qui compte, c’est la manière dont l’acteur s’empare de ce que le personnage ressent. Ainsi cette séquence de La fille à la valise où Claudia Cardinale se met à danser, un plan d’une dizaine de secondes était prévu. Claudia s’empare de la scène et la fait durer, on comprend tout du personnage, sa joie et sa tristesse face à un amour aussi réel qu’impossible. Le plan va durer deux minutes trente, au moins. Zurlini, s’écrie alors “on arrête là, on a réussi notre travail. Qu’on apporte du vin, on va faire la fête !” » (4).

En ces années là, les réalisateurs étaient rois et sur un plateau italien, on prenait le temps de vivre. Zurlini qui avait étudié plusieurs années aux Beaux-Arts connaissait par cœur les peintres de la renaissance ; il s’entendait à faire partager au public les paysages toscans. Il captait le poids d’une atmosphère et la traduisait si facilement qu’on sentait le paysage vivre à l’écran. Dans La fille à la valise comme dans Journal intime. Et bien plus tard sur un autre registre dans Le désert des Tartares (5). Pour Zurlini, dans une mise en scène, le plus difficile était d’exprimer les sentiments. Jacques Perrin rapporte que dans Journal intime (Cronaca familiare), les deux frères (Marcello Mastroiani et lui-même) vont voir leur grand-mère (6) qui est dans un hospice et qui va mourir : « comme on n’a pas d’argent on ne peut la faire sortir de l’hospice. La scène dans ce hall est banale, quand soudain ils comprennent qu’ils la voient pour la dernière fois. Ils reviennent sur leur pas et la caméra les suit. Cette harmonie du mouvement de caméra (7), en dit plus que tous les discours ». Zurlini donna toute sa dimension au jeu subtil de Jacques Perrin dans La fille à la valise ; il sut le rendre poignant et capable d’exprimer une vraie présence y compris dans les silences dans Journal intime. L’acteur devenu (plus tard) producteur n’oublia pas ces qualités du cinéaste au moment de choisir un metteur en scène pour Le désert des Tartares.

La rencontre avec Pierre Schoendoerffer

À son retour d’Indochine, le réalisateur Pierre Schoendoerffer écrit le scénario La 317e Section. Ne trouvant personne pour financer son film, il en tire un roman qui connaît un certain succès. Cette notoriété nouvelle lui permet de convaincre Georges de Beauregard, producteur qui l’avait suivi sur deux autres films moins sujets à controverse. Se met en place une longue collaboration avec un groupe, une équipe qui comprendra deux comédiens Bruno Crémer et Jacques Perrin, le directeur de la photo (rencontré au Viêtnam), Raoul Coutard, et plusieurs anciens d’Indochine à qui seront confiées des tâches d’assistants. Cette manière de travailler en équipe correspond bien aux spécificités du genre développé par Schoendoerffer : un film de guerre sans effets spéciaux, sans grosses machineries de type hollywoodien ; un film qui colle aux réalités humaines mises en jeu par la guerre (8). Dans sa relation aux comédiens, se définit très clairement la relation entre l’homme et le contexte guerrier dans lequel il a été entraîné. Elles sont désormais célèbres, les marches éreintantes dans lesquelles Schoendoerffer emmenait son équipe : jour et nuit ou presque, chargée d’un barda énorme, par monts et forêts, rizières ou marécages, sans parler des moustiques et du paludisme… parfois certains comédiens ou accompagnants techniques tiraient à balles réelles. Personne dans cette troupe (dans les deux sens du terme : militaire ou artistique) ne jouait au héros. Schoendoerffer l’avait mis dans la peau d’un soldat qui crapahute dans la forêt ou les marais, qui ne sait pas où il va et se demande si l’ennemi l’a déjà repéré, si la prochaine balle sera pour lui. La vie de l’un peut dépendre de l’autre, son compagnon d’armes. Et vice-versa. Le réalisateur ne donne pas de directives quant au jeu des comédiens, il se contente de les imprégner de l’atmosphère dans laquelle se déroulaient les combats et il les laisse réagir.

« Aussi atroce que soient les guerres, Schoendoerffer a compris qu’elles sont aussi l’occasion de développer des fraternités entre les hommes, précise Jacques Perrin. Ce sont les destins humains qui l’intéressaient. Non pas les exploits ou les victoires. Il disait souvent “Hors les défaites, rien n’est plus triste que les victoires” ». La principale source d’inspiration de Schoendoerffer, c’était l’observation des détresses humaines. Aussi, en tant que cinéaste, il cherchait toujours à aller au plus près de la réalité des situations (9). L’homme était d’une extrême discrétion. Tout comme Raoul Coutard et sa caméra à hauteur d’homme, il employait le vocabulaire des artisans. Ils ne se prenaient pas pour des artistes. Et ils suivaient attentivement le scénario. »

Jacques Perrin a évidemment répondu présent quand Schoendoerffer lui proposa le scénario du Crabe-tambour en 1977, un rôle atypique pour le comédien, loin des personnages romantiques qui lui sont souvent confiés. L’histoire rencontre les souvenirs personnels de Schoendoerffer et la passion des choses de la mer de Jacques Perrin. À travers la poursuite de Willsdorff, un ancien de l’armée française en Indochine, aujourd’hui capitaine d’un chalutier opérant en Atlantique-Nord et personnage de légende surnommé le crabe tambour. Bien plus qu’une histoire coloniale, le film est une formidable chronique de la relation entre l’homme et la mer. Nous passons d’un univers à l’autre ; à l’image du tangage d’un escorteur d'escadre surveillant la grande pêche sur les bancs de Terre-Neuve. Les personnages sont magistralement interprétés par Jean-Rochefort et Jacques Perrin tout comme par Jacques Dufilho (dans un rôle secondaire). Le scénario ne montre le personnage de Willsdorff qu’au travers des souvenirs d’autres anciens soldats des guerres coloniales. Jacques Perrin, en conséquence n’apparaît à l’écran que dans des flashbacks. Jacques Perrin n’entre pas en terre étrangère en interprétant Willsdorff, bien au contraire, il poursuit la visite des thèmes propres à Schoendoerffer. Les deux hommes collaborent par la suite avec L'honneur d'un capitaine (1982). La magie du cinéma et des ans qui passent permettent à Jacques Perrin de faire partie de cette trilogie du cinéma de Pierre Schoendoerffer (La 317e Section/Le crabe-tambour/L’honneur d’un capitaine), trilogie de la guerre et des hommes pris dans la tourmente, trilogie de la souffrance et de la passion des hommes.

De belles retrouvailles avec Costa-Gavras

La période 1960 à 1970 fut dominée pour l’acteur Jacques Perrin par des séjours fréquents dans le cinéma italien. Mais il ne fut pas absent des films français puisqu’on le retrouve collaborant avec plusieurs réalisateurs français d’importance (Costa-Gavras, Jacques Demy, Claude Chabrol) même s’il a été relativement oublié par la Nouvelle Vague. Parmi ses titres les plus marquants : Compartiment tueurs, 1964, de Costa-Gavras ; Les demoiselles de Rochefort, 1966, Jacques Demy ; L’horizon, 1966, Jacques Rouffio ; La ligne de démarcation, 1966, Claude Chabrol ; Un homme de trop, 1966, Costa-Gavras ; L’écume des jours, 1967, Charles Belmont ; L’américain, 1969, Marcel Bozzuffi ; Blanche, 1970, Walerian Borowczyk ; L’étrangleur, 1970, Paul Vecchiali ; Peau d’âne, 1970, Jacques Demy. Nous aurons l’occasion de revenir sur les deux films de Jacques Demy. L’événement de la fin des années soixante fut la production et le succès de Z. Évidemment, ces années là eurent leur importance au plan du cinéma, français et international, avec l’essor de la Nouvelle Vague. Le véritable phénomène fut l’incroyable succès rencontré par un film politique, un thriller politique devrait-on dire. Le réalisateur Costa-Gavras avait réuni un casting impressionnant pour tourner cette adaptation du roman de Vassilis Vassilikos (Grèce) : Yves Montand, Jean-Louis Trintignant, Irène Papas, Charles Denner, Jacques Perrin, Bernard Fresson, Marcel Bozzuffi, François Perrier, Pierre Dux… Mais aucun producteur ne retint le projet. Il y eut même des producteurs américains qui demandaient à Costa-Gavras de garder le même casting et de tourner une autre histoire, surtout pas politique. Le réalisateur allait abandonner quand Jacques Perrin décida de se lancer. L’histoire lui plaisait, il ne voulait pas renoncer à ce rôle, il proposa à Costa de contacter quelques amis et de les intéresser au film. Deux contacts furent déterminants : Mohammed Lakhdar Hamina, PDG de l’ONCIC (le CNC Algérien) accepta de rentrer dans 40 % de la production ; Valoria Films, distributeur à Paris s’engage à hauteur d’un peu plus de 20 % et apporte différentes avances de distributeurs de province. Jacques Perrin y apporte un financement personnel. Le CNC décide de soutenir également le film. Car Z fut un film cher. Le budget était de 3 388 000 francs alors qu’un film français de l’époque coûtait en moyenne 1 800 000 francs.

À plusieurs reprises, Jacques Perrin a raconté l’aventure que fut cette production et en particulier l’univers des banques auprès desquelles sont escomptées certaines recettes. « Il m’a fallu apprendre, moi qui n’avait en poche qu’un certificat d’études primaires, à accepter de signer des traites, à découvrir les taux d’escompte, à dépenser de l’argent que je n’avais pas et à envisager des entrées (recettes) à terme. Costa-Gavras avait confiance en moi parce que je connaissais le cinéma de l’intérieur. Et parce que j’étais assez sérieux pour mesurer les risques que l’on prend dans toute démarche créative. En résumé, Costa m’a pris pour un producteur, ce en quoi il était vraiment fou. À mon sens ! » (10). Jacques Perrin avait vingt-sept ans quand il se lança dans l’aventure de la production de Z. Sa vie en fut marquée. Le monde des acteurs allait perdre (progressivement) l’un de ses brillants éléments, mais le cinéma en sortirait gagnant. Car bien des vies et des aventures, bien des engagements humains lui seraient possibles. L’homme ne prit pas « la grosse tête » mais ne jeta pas non plus son argent par les fenêtres. Il venait de conquérir le droit d’exercer un nouveau métier, de constituer de nouvelles équipes et troupes (de cinéma). Le succès de ce film lui permet de produire d'autres réalisations, et notamment celles de Costa-Gavras (État de siège, 1972 et Section spéciale, 1974) dans lequel il joue également.

Avec Jacques Demy, la parenthèse enchantée

Jacques Perrin était une star du cinéma italien, un jeune premier courtisé par le succès, quand il fut appelé par Jacques Demy pour tenir le rôle du marin Maxence dans Les demoiselles de Rochefort. Il est difficile d’oublier cette comédie musicale française, tant elle est restée dans les mémoires : « Parce qu’il s’agit d’abord d’un conte, et que certains contes restent contemporains en berçant nos enfances pendant des siècles et des siècles. (…) Les demoiselles de Rochefort ont gardé la naïveté et la fraîcheur de quelqu’un, Jacques Demy, qui maîtrisait parfaitement son art. Il ne s’agit pas d’un film qui faisait partie de l’actualité mais bien d’un conte intemporel » (11). L’expérience de ce tournage fut marquante pour Jacques Perrin, dès le premier contact avec Demy : « Je suis passé à côté de la Nouvelle Vague ou plus précisément c’est eux qui m’ont ignoré ! Alors quand Demy m’a appelé, je me suis dit pourquoi pas. Quand j’ai compris que j’allais avoir au moins deux scènes avec Gene Kelly et aussi avec Georges Chakiris j’ai été saisi d’un trac immense. Se retrouver avec le personnage de Chantons sous la pluie, ce n’était pas rien. Être, en outre, entouré par la musique de Michel Legrand et la poésie de Jacques Demy, c’était un bonheur inouï » (12).

L’affiche du film comporte des personnages entrés dans la légende dorée du cinéma : Michel Piccoli, Gene Kelly, Danielle Darrieux ou Catherine Deneuve, Françoise Dorléac et bien sûr Jacques Perrin. Un casting de rêve à portée de main et une ville aux couleurs du film. Le chef décorateur a fait repeindre plus de mille volets en bleu, le pont transbordeur avait suspendu ses opérations pour permettre que certaines scènes soient tournées : « C’était un jeu grandeur nature, et les habitants de Rochefort nous avaient complètement adoptés. Beaucoup d’ailleurs avaient été enrôlés comme figurants. Je me souviens encore des haut-parleurs dissimulés partout dans la ville, et des gens qui connaissaient par cœur nos chansons, celle de Maxence ou de Delphine. Trois mois durant, la ville fut en fête. Les habitants ont littéralement porté les acteurs par leur enthousiasme. Souvenez-vous de la scène de fin… » (13).

Jacques Demy confiera à nouveau un rôle d’importance à Jacques Perrin, celui du prince de Peau d’âne. Le conte de Perrault, l’inventivité poétique de Demy, la musique de Michel Legrand et son subtil mélange des genres avaient tout pour installer le film dans un univers enchanté. Film porté par des acteurs au jeu d’autant plus somptueux qu’ils évoluaient dans des décors et des costumes non moins remarquables. Malgré (ou grâce) à nombre d’anachronismes, le film fonctionne à merveille pour les jeunes générations comme pour les plus anciens. Peau d’âne, conte de fée non daté, échappe à toute niaiserie. Mieux, il se joue des princes et des rois, et nous entraîne dans un jeu de rôle d’une étonnante modernité. En ce qui concerne Jacques Perrin, il ajoute une touche supplémentaire à la riche palette de son jeu et si ce n’était le jeu de mots, on pourrait qualifier Peau d’âne de vie supplémentaire accordée à « Perrin l’enchanteur ». Bonheur aussi pour le spectateur, la chanson du cake d’amour, chanson subversive pour ces personnages de prince et de princesse du fait des résonances hippies de ce duo créé par Michel Legrand.

Le monde du cinéma est vaste mais pas toujours hostile

En parallèle à son métier d’acteur, Jacques Perrin endosse les habits de producteur pour permettre à Z d’exister. Pour l’occasion, il acquiert la société de production Reggane Films et devient producteur de Z de Costa-Gavras. Homme de cinéma accompli, il mène de front ses deux carrières, produisant et interprétant certains films. Avant de rappeler comment s’est manifesté cet engagement, rappelons-en les principales étapes.

En 1972, Jacques Perrin produit le film documentaire sur la guerre d’Algérie (film de montage) d’Yves Courrière et Philippe Monnier. Ce film, fut pendant longtemps en dehors de ceux de René Vautier, l’œuvre de référence sur ce conflit armé. Il produit deux autres films de Costa-Gavras, État de Siège (1972), avec Yves Montand, puis Section spéciale, qui reçoit le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1976.

En 1976, il produit Le désert des Tartares d’après Dino Buzzati et en confie la réalisation à Valerio Zurlini, film dans lequel il joue le rôle principal aux côtés de Vittorio Gassman, Giuliano Gemma, Philippe Noiret, Max von Sydow, Jean-Louis Trintignant, Laurent Terzieff, Fernando Rey, Francisco Rabal…

Toujours ouvert aux projets novateurs (et à même d’interroger la mémoire de l’Histoire française), Jacques Perrin produit (également en 1976) La victoire en chantant, premier film de Jean-Jacques Annaud, (Oscar du meilleur film étranger). Ainsi, après Z, se trouvèrent récompensés la ténacité et l’engagement d’un si jeune producteur !

Puis, il confie à Gérard Vienne la réalisation du film qui inaugure un cycle tourné vers le monde de la nature ; ce sera Le peuple singe en 1988 puis, parallèlement à la production de plusieurs œuvres de fiction, Microcosmos : le peuple de l’herbe de Claude Nuridsany et Marie Pérennou. Ce film surprenant et novateur, tant du point de vue du sujet que des techniques de tournage mises au point, sut conquérir un large public, en France et dans le monde. Au cours des années 1980, Jacques Perrin apparaît dans plusieurs films de fiction : Le Juge (1984) de Philippe Lefebvre ; le célébrissime Cinéma Paradiso (1988) de Guiseppe Tornatore ; Vanille-fraise (1989) de Gérard Oury… En septembre 1998, débute la production d’Himalaya, l’enfance d’un chef réalisé par Éric Valli.

De juillet 1998 à septembre 2001, Jacques Perrin se consacre à la production du film Le peuple migrateur. Sorti fin 2001, le film connaît un grand succès en France et à l’international (États-Unis, Japon, Allemagne, etc…). Là encore, cette production est nommée à l’Oscar du meilleur documentaire.

En 2002, Jacques Perrin réunit onze réalisateurs pour produire un film collectif inspiré par les événements du 11 septembre 2001. Ce film 11’09‘’01 – September 11 regroupe Samira Makhmalbaf (Iran) ; Claude Lelouch (France) ; Youssef Chahine (Égypte) ; Danis Tanovic (Bosnie-Herzégovine) ; Idrissa Ouedraogo (Burkina Faso) ; Ken Loach (Royaume-Uni) ; Alejandro González Iñárritu (Mexique) ; Amos Gitaï (Israël) ; Mira Nair (Inde) ; Sean Penn (États-Unis) ; Shohei Imamura (Japon). Chacun de ces courts-métrages d’une durée symbolique de 11 min, 9 secondes 1 dixième compose un long-métrage, unique dans sa conception et son résultat (15).

L’été 2003, Jacques Perrin produit le premier long-métrage de Christophe Barratier, Les choristes, avec Gérard Jugnot et François Berléand, sur une musique de Bruno Coulais. Cette fiction est une adaptation de La cage aux rossignols (1945) de Jean Dréville. Le succès de ce film en France (près de 9 millions d’entrées) et également au plan international, fait partie des « jolis coups » réussis par Galatée films. Jacques Perrin produit ensuite plusieurs films en association avec Pathé : Faubourg 36 de Christophe Barratier et le documentaire Tabarly de Pierre Marcel en 2008. Il entame alors sa production la plus importante, Océans, dont il assure également la réalisation avec Jacques Cluzaud. Océans rassemble 2.9 millions de spectateurs en France et 12 millions dans le monde. L’année 2016 voit la sortie en salles de deux productions de Galatée : Les saisons de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, également décliné sous la forme d’une série, et L’outsider de Christophe Barratier avec Arthur Dupont et François-Xavier Demaison. La dernière production de Galatée, Mia et le lion blanc, tournée sur trois ans, sort en salles en décembre 2018. Il s’agit du film français le plus vu à l’étranger en 2019.

Les poèmes cinématographiques de Jacques Perrin

Au fil des ans, Jacques Perrin a précisé son engagement de toujours, dans le domaine du cinéma et de la défense de l’environnement : « s'intéresser à la nature, c'est prendre les armes pour la défendre. Le cinéma est l'une des armes les plus pertinentes, l'émotion possède plus de force qu'un discours » (16).

Toutes les vies que Jacques Perrin avoue avoir vécues n’auraient pas de sens, si le comédien s’était contenté des voies toutes tracées que les institutions lui proposaient. Et l’industrie du cinéma est une institution toute puissante qui se méfie des prises de risque. Or pour Jacques Perrin, ce sont les chemins de traverse qui provoquent sa joie, les chemins dans lesquels entre feuilles et branchages s’inscrit la poésie, au bord des villes quand quelques étoiles se détachent tard dans la nuit. Pour lui, toute l’histoire est déjà écrite dans la nature. On peut imaginer que là s’exprime la définition du cinéma pour un créateur comme Jacques Perrin, lorsqu’il évoque la puissance des poèmes cinématographiques. Au fil des ans, pour le producteur, ce furent de rudes traversées portées par de si belles émotions. Pour rester dans l’univers marin si cher à Jacques Perrin, il faut préciser que ces traversées ne furent jamais vécues en solitaire. Car l’homme ne travaille qu’en équipe : « un film est une œuvre collective portée par un ensemble de personnes réunies autour d’un projet commun. Le producteur est celui qui propose un film en partage. Quant à moi, je me sens plutôt guide que metteur en scène. Il y a des sensibilités différentes mais ce qui nous anime nous est commun : une vraie sensibilité face à l’état de l’environnement. Nous, cinéastes, sommes aux premières loges, il nous incombe donc de sensibiliser les personnes. Notre métier consiste à trouver le langage approprié, de trouver l’émotion. Nous sommes d’abord face à la nécessité de comprendre la diversité de la vie à l’état naturel, c’est là le début de l’expression qui mène à l’émotion. Ce qui importe c’est d’être au plus près de la vie des autres. Pour Le peuple migrateur, ce fut d’être au plus près de la vie des oiseaux, de rêver aux côtés des oiseaux. Comme Icare, on a essayé de voler tout près d’eux. Et quand on rejoint les oiseaux, on ne songe pas à la performance. Ce qui est merveilleux, c’est d’être avec eux, de sentir le battement des ailes… pas pour chercher la beauté en soi d’un vol d’oiseaux au-dessus d’une montagne. Ce qui compte c’est que ces oiseaux vont vers cette montagne parce qu’ils en ont besoin pour vivre. Nous avons inventé une technique : une caméra sur un ULM. Pour Microcosmos, le peuple de l’herbe, nous avons du créer un système permettant à l’échelle de leurs tailles infiniment petites, de les suivre en travelling. Le plus beau des spectacles est dans la nature. Il faut savoir rester muet et regarder. Pour moi comme pour toute notre équipe, filmer est un acte de foi, un engagement dans tous les sens et bien sûr, un engagement artistique » (17).

Jean-Pierre Garcia.

Le FIFAM remercie infiniment Mme Valentine Perrin pour son attention bienveillante.

Filmographie sélective
1946 Les portes de la nuit de Marcel Carné (première apparition au cinéma) • 1960 La vérité de Henri-George Clouzot (acteur) •1962 Journal intime de Valério Zurlini (acteur) • 1964 La 317e section de Pierre Schoendoerffer (acteur) • 1965 Compartiment tueurs de Costa-Gavras (acteur) • 1967 Les demoiselles de Rochefort de Jacques Demy (acteur) • 1970 L'étrangleur de Paul Vecchiali (producteur et acteur) • 1973 État de siège de Costa-Gavras (producteur) • 1976 La victoire en chantant de Jean-Jacques Annaud (producteur) • 1982 L'honneur d'un capitaine de Pierre Schoendoerffer (acteur) • 1982 Les quarantièmes rugissants de Christian de Chalonge (acteur) • 1994 Espérances (réalisateur/court-métrage) • 1995 Une page d'amour de Serge Moati (acteur/téléfilm) • 1995 Les enfants de lumière (réalisateur/documentaire) • 2001 Le pacte des loups de Christophe Gans (acteur) • 2001 Le peuple migrateur (réalisateur/documentaire) • 2002 11'09&8243;01 – September 11 de Samira Makhmalbaf, Claude Lelouch, Youssef Chahine, Danis Tanovic, Idrissa Ouedraogo, Ken Loach, Alejandro González Iñárritu, Amos Gitaï, Mira Nair, Sean Penn et Shohei Imamura (producteur) • 2005 Le petit lieutenant de Xavier Beauvois (acteur) • 2008 Faubourg 36 de Christophe Barratier (acteur) • 2008 Tabarly de Pierre Marcel (producteur) • 2009 Océans (réalisateur/documentaire) • 2011 Louis XI, le pouvoir fracassé de Henri Helman (acteur/téléfilm) • 2015 Les saisons (réalisateur/documentaire) • 2016 L'outsider de Christophe Barratier (producteur) • 2018 Rémi sans famille de Antoine Blossier (acteur) • 2018 Mia et le lion blanc de Gilles de Maistre (producteur)

Le FIFAM remercie Caroline Paulvé (Les Films du Loup) pour son initiative.

En gras, les films qui seront projetés dans le cadre de cette invitation.
(1) in Projection Privée, splendide émission sur France-Culture – 2011, émission malheureusement supprimée aujourd’hui.
(2) ibidem, note 1.
(3) et en particulier : Journal Intime (Cronaca familiare) 1962, Valerio Zurlini ; Ardente jeunesse (La calda vita) 1963, de Florestano Vancini ; Corruption (La corruzione), 1963, de Mauro Bolognini ; Le petit boulanger de Venise (Fornaretto di venezia), 1963, de Ducio Tessari ; Filles et garçons (Oltraggio al pudore), 1965, Silvio Amadio ; Le chevalier à la rose rouge, 1965, Steno ; Un homme à moitié (Un uomo a metà), 1965, Vittorio de Seta ; L’invitée, 1969, Vittorio de Seta.
(4) in Ciné-club Positif, au Grand-Action. Rencontre J.A Gilli et Jacques Perrin.
(5) Là, l’acteur Jacques Perrin sera le producteur d’une adaptation quasi impossible, celle du roman de Dino Buzzati. Malgré plusieurs tentatives avec les plus grands, rien ne se passait jusqu’à ce que Jacques Perrin se tourne vers Zurlini, son vieux maître.
(6) le personnage de la grand-mère est interprété par la comédienne française Sylvie, actrice inoubliable dans La vieille dame indigne, 1965, de René Allio.
(7) Giuseppe Rotunno, l’un des plus grands directeurs photographiques italien. Il a tourné avec Visconti, Fellini, De Sica, Monicelli… Et il suivit de très près la restauration de Journal Intime en 2005.
(8) Dans À voix nue (France-Culture, 2012, entretien avec Alain Kruger) Pierre Schoendoerffer déclarait : “L'écrivain est Dieu, le cinéaste est roi et le documentariste est esclave”.
(9) ibidem, note 1.
(10) in Le temps des Nababs de Florence Strauss, Gioacchino Campanella (France, 2019).
(11) in Sud-Ouest, du 07/05/2011, entretien de Jacques Perrin avec Sylvain Cottin.
(12) ibidem note 1.
(13) in Sud-Ouest, 07/05/2011, idem.
(14) Il convient de rappeler que ces deux Oscars emportés par des productions de Jacques Perrin le furent en tant que film algérien pour Z et en tant que film ivoirien pour La victoire en chantant.
(15) Lors de la première projection de ce film devant un public africain au FESPACO à Ouagadougou, nous avons été touchés par l’acuité du regard du public burkinabé et par la justesse de cette mise en parallèle des œuvres. Bien sûr, l’audience attendait avec impatience le court-métrage d’Idrissa Ouedraogo. Mais quelque chose d’impalpable passait au travers de cette projection, comme si les spectateurs imaginaient qu’un événement de ce type un jour les atteindrait à leur tour.
(16) Entretien avec Aurélien Férenzi, Télérama du 29/04/11.
(17) Conférence : Le film, une œuvre collective – Jacques Perrin lors des mardis de l’Innovation (Paris 12 Mars 2020).#

 


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