Souffles planétaires de 68

Souffles planétaires de 68
16 octobre 2018 Coline Edé

Souffles planétaires de 1968

Cinquante ans après les événements, le souffle de 1968 continue de susciter de nombreux échos au niveau des représentations visuelles et dans les mémoires, on peut même dire qu’il se transmet de génération en génération, en continuant d’incarner un moment de profond changement (en matière des mœurs notamment) de la société française. Anti-impérialistes, anti-autoritaires et désireuses de promouvoir une autre manière de vivre, les contestations de 1968 ne se réduisent pourtant pas à l’année, ni au mois de mai 1968, ni même aux manifestations parisiennes.

À l’automne 2018, que reste-t-il de tous ces souffles planétaires de 68 ? 

Par Olivier Hadouchi

Dans Le fond de l’air est rouge, qui dresse le bilan de ces années de luttes et de revendications, de ses espoirs, ses impasses et ses rêves ajournés, Chris Marker fait démarrer les choses en 1967, avec les protestations internationales contre la guerre menée par les États-Unis au Vietnam. On pourrait aussi remonter aux mouvements de solidarité avec les luttes d’indépendances contre le colonialisme (notamment la dénonciation de l’usage de la torture dans l’adaptation méconnue de La question d’Henri Alleg par Mohand Ali-Yahia), et l’impérialisme français en Indochine ou en Algérie (voir le portrait du militant indépendantiste Yves Mathieu dans L’Algérie du possible de Viviane Candas), qui seront ensuite réactivés et rassembleront même de nouvelles personnes, à une très large échelle, durant la guerre du Vietnam. Plusieurs historiens du cinéma ont signalé l’importance de J’ai huit ans, un film tourné en 1961 par Yann Le Masson et Olga Poliakoff, monté par Jacqueline Meppiel (qui participa ensuite à divers films de Marker et à des travaux collectifs comme Loin du Vietnam en 1967). Tourné en pleine guerre d’Algérie, pour dénoncer ses ravages auprès des civils et soutenir l’indépendance, ce court métrage de moins de dix minutes, a été distribué clandestinement, sans nom de participant au générique, via un réseau dit de « cinéma parallèle » (bientôt théorisé dans le manifeste du même nom), qui annonce les « ciné-tracts » de 68. Les ciné-tracts qui vont éclore en 1968 sont des films d’agit-prop‘, des pamphlets incisifs de quelques minutes. Réalisés par des cinéastes tels que Chris Marker, Jean-Luc Godard ou d’autres encore, ils furent aussi diffusés sans nom d’auteur au générique, de façon anonyme, dans le réseau non-commercial et sans visa d’exploitation, avec le soutien de Slon (qui deviendra Iskra ensuite, l’étincelle en russe). Le triomphe de la révolution cubaine en 1959, et la mise en place d’un système socialiste spécifique sur l’île (durant la décennie 60) et d’une politique étrangère audacieuse, défiant l’impérialisme nord-américain, inspireront des cinéastes et de larges franges de la jeunesse mondiale. Que l’on se souvienne de El Otro Cristobal (1963) d’Armand Gatti, qui parvient à capter le souffle utopique des premiers temps de la révolution cubaine à travers une allégorie où le politique dialogue avec le poétique. Stéphane Gatti, le fils du cinéaste et dramaturge, a d’ailleurs participé au mouvement de mai 68 en France, et il a récemment consacré plusieurs portraits-vidéos à ses anciens camarades et à des militants de cette époque.

Ainsi, les contestations de 68 se sont bien produites à différents moments, elles ont secoué plusieurs villes hexagonales (11 juin 68 à Sochaux du groupe Medvedkine nous rappelle que deux ouvriers ont trouvé la mort lors d’une manifestation très durement réprimée) et différents lieux de la planète, aux Amériques (des États-Unis au Brésil, en passant par le Mexique, et les centaines de morts à la veille des JO), en Afrique, en Asie (du Japon au Pakistan, en passant par le Vietnam qui lançait alors la grande offensive du Têt) et en Europe (à l’Ouest comme à l’Est, de Belgrade à Prague), avec parfois quelques spécificités locales ou nationales. Au Brésil, l’année 1968 est à la fois synonyme de protestations populaires et d’un durcissement du régime militaire, via l’Acte Institutionnel 5 promulgué en décembre de cette année agitée, et qui restreint considérablement les libertés publiques et personnelles. Cette dictature militaire annonce d’autres dictatures à venir en Amérique latine, notamment au Chili et en Uruguay en 1973, tandis que des cinéastes ou des artistes brésiliens et chiliens ensuite (de Patricio Guzman à Jorge Reyes), puis argentins (Fernando Solanas et Octavio Getino, co-auteurs de L’heure des brasiers en 1968), dénonceront ces dictatures conservatrices et liberticides. Dans l’Espagne franquiste, Cecila Bartolomé tourne un film qui dialogue avec les nouvelles vagues iconoclastes des années 1960 et attaque frontalement les piliers idéologiques et la morale conservatrice du régime, avec Marguerite et le loup (Margarita y el lobo) : il est rapidement censuré.

Des films et des cinéastes ont donc documenté et parfois même accompagné ces luttes plurielles en donnant la parole et une image aux étudiants, aux minorités (activistes Black Panthers & Afro-Américains dans Seize the Time d’Antonello Branca) et/ou aux ouvriers (les films des groupes Medvedkine, de l’ARC) en révolte. Deux piliers du collectif l’ARC, Jacques Kébadian et Michel Andrieu, ont d’ailleurs remonté leurs propres films & images tournés à chaud, au cœur des événements, avec d’autres documents d’époque tournés par tels ou tels camarades et camarades, dans un long-métrage judicieusement nommé L’île en mai, qui donne aussi la parole aux contestataires immigrés (parfois même dans leurs propres langues) aux côtés des autres travailleurs et des étudiants en lutte. Certains travaux & cinéastes de 68 ont même proposé une nouvelle façon de faire de films, sur un mode volontiers anonyme & collectif, pensons aux films de l’ARC ou de SLON (qui deviendra ensuite Iskra, animé depuis de nombreuses années par Inger Servolin : Maria Lucia Castillon revient sur son parcours dans Lettre à Inger), à ceux des groupes Medvedkine (de Besançon ou de Sochaux), une expérience originale menée avec des ouvriers et des techniciens confirmés, désireux de se mettre au service de leur cause et de leur combat en leur permettant de se représenter eux-mêmes. Beaucoup de ces documentaires engagés sont devenus des sortes de documents, de précieux exemples d’un cinéma de contre-information (en France, la télévision publique, l’ORTF apparaissait alors comme l’organe du pouvoir, d’où les bulletins alternatifs du type « On vous parle… » réalisés par Marker et ses proches), d’agitation et de dénonciation qui ont laissé de nombreuses traces, et qui continuent d’inspirer les artistes et les activistes contemporains.

 

À travers un ensemble de films porteurs de propositions fortes, plurielles & complémentaires, notre programmation souhaite revisiter ces moments où la lutte pour « changer la vie » et pour un cinéma intense, urgent, critique de tous les pouvoirs en place et de l’ordre établi (à l’échelle locale ou internationale), faisait vibrer la planète entière.