Zero Impunity

Zero Impunity
7 novembre 2019 Angélique Haÿne

Zero Impunity, cet inclassable objet cinématographique de Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies, (co-réalisé avec Denis Lambert) mêlant interviews, séquences d’animation (pour, comme chez Ari Folman, mettre les traumas à distance), projections sur des bâtiments, mise en abyme….jette une lumière crue sur ce qui est trop souvent considéré comme un « dommage collatéral » des conflits : les violences sexuelles.

Essayons, en recontextualisant, d’y voir plus clair .

L’association entre viol et guerre a un long passé derrière elle, passé qui sous certaines plumes tend à banaliser la chose ; d’aucun font remonter le phénomène à un fait légendaire : l’enlèvement des Sabines par les Romains. Il faut cependant noter que, contrairement à des auteurs ultérieurs, Tite Live, lui, est catégorique : s’il tient cet enlèvement pour un fait historique, il précise aussi que Romulus, mythique fondateur de Rome, offre à chaque Sabine le libre-choix de s’unir à un Romain (avec les avantages liés à cette union: droits économiques et politiques ) ou pas ; d’ailleurs quand les Sabins humiliés entrent en guerre contre les Romains, ce sont les Sabines qui vont s’interposer courageusement, refusant de perdre père ou mari et qui vont imposer la paix.

Si cet épisode est ici un peu détaillé, c’est qu’il est significatif et dans son déroulement et dans l’usage que la postérité en fit puisqu’il sembla aux yeux de beaucoup légitimer l’enlèvement et le viol des femmes en temps de guerre (alors qu’ici la guerre est postérieure à l’enlèvement, elle en est la conséquence et que l’enlèvement, si l’on en croit Tite Live, ne fut pas suivi de viols mais d’unions librement consenties), l’usage fait de cette légende encouragea l’idée d’une violence sexuelle inévitable lors des conflits, les vaincues sont alors considérées comme faisant partie du butin pour constituer très exactement le « repos du guerrier ».

De l’Antiquité à l’époque moderne, en passant par le Moyen Âge le récit des conflits et des razzias est parsemé de morts, de viols, de mise en esclavage et d’accaparement des biens (parmi lesquels les femmes). Le viol ou la mise esclavage des femmes est considéré comme utile pour stimuler le courage des combattants.

Il faudra attendre le XIXe siècle pour voir un texte législatif se pencher sur la question : le Code Lieber (1863) paraphé par A. Lincoln visait à encadrer strictement l’attitude des soldate vis à vis des prisonniers de guerre et à protéger les femmes des violences.

Le XXe fut de ce point de vue une incroyable régression : chaque guerre ou presque apporta son lot d’atrocité , la deuxième guerre mondiale en constituant l’acmé : sur chaque continent la violence se déchaîna. Bien sûr on connaît l’épouvantable sort des déporté.e.s mais on connaît moins le massacre de Nankin (1937/38) au cours duquel les Japonais ont violé et mutilé de très nombreuses Chinoises avant de les tuer , dans le même esprit citons les « femmes de réconfort », femmes raflées en Chine ou en Corée et forcées d’assouvir les besoins sexuels des troupes japonaises.

En Allemagne, outre les atrocités des camps de concentrations déjà amplement documentées, les « Lebensborn », censés fournir des générations d’enfants garantis aryens, regroupaient des jeunes femmes, pour quelques unes nazies convaincues mais pour la plupart raflées dans les pays occupés, pour leurs caractéristiques physiques afin d’être fécondées de gré ou de force par des soldats à « l’aryanité » évidente. Le viol est donc instrumentalisé ici à des fins ethniques, nous retrouverons cela ultérieurement. Effet miroir, on estime qu’environs 100 000 Allemandes des territoires de l’Est (Berlin compris) furent violées par des soldats russes en guise de punition pour les exactions du nazisme.

Il faut attendre 1949 pour que la Convention de Genève condamne les atteintes physiques et morales (parmi lesquelles viol et prostitution) sur les civil.e.s. Malheureusement, on ne peut pas dire qu’à la veille des guerres coloniales les injonctions de la Convention de Genève furent respectées.

Les années 90 marquent un tournant : désormais (que ce soit en ex-Yougoslavie ou au Rwanda) le viol sera utilisé comme arme de guerre pour démoraliser l’ennemi et faire éclater la communauté comme la cellule familiale, preuve éclatante de la domination du vainqueur par l’humiliation publique des femmes. Il s’agit maintenant de viols sur ordre (de la hiérarchie militaire), ils sont devenus stratégiques en oblitérant les possibilités d’une descendance (cf. les castrations et les gestations imposées en Bosnie). Les conséquences en sont dramatiques : le groupe social et familial se désintègre, les femmes se retrouvent seules souvent avec un enfant, voire le VIH.

Avec la guerre contre le terrorisme, au début de ce millénaire, une nouvelle facette de ces sévices sexuels est apparue : elle touche maintenant aussi les hommes, tout le monde se souvient d’Abou Grahib.

Cette arme de guerre qui ne dit pas son nom se manifeste aussi en temps de paix. Les enfants en font maintenant les frais dans des pays qui vivent dans un état de guerre larvée. Le docteur Denis Mukwege, reconnaît, bouleversé, devoir aussi réparer des enfants parfois très jeunes, sauvagement agressés pour des raisons multiples.

Dans le domaine privé aussi les agressions se multiplient. Une lecture psychanalytique déficiente lierait peut être Eros et Thanatos, cela semble un raccourci facile et erroné. Cette assimilation chez certains de la sexualité à la violence, voire à l’anéantissement (à l’heure où ces lignes sont écrites 121 femmes ont, depuis janvier 2019, péri en France sous les coups de leur conjoint ) ne traduit rien moins qu’une guerre pour faire perdurer un certain type de société et de domination, une stricte hiérarchisation des sexes dans l’espace public comme dans l’espace privé et une appropriation d’un sexe par l’autre.

Un exemple récent et emblématique semble être le cas de Hevrin Khalaf, politicienne (et non combattante), secrétaire générale de  l’Avenir de la Syrie (regroupant Kurdes et Arabes, elle-même étant kurde), membre de la direction du Conseil démocratique syrien, féministe, laïque, démocrate ; elle fut non seulement tuée avec son chauffeur mais avant d’être exécutée à bout portant elle fut violée et suppliciée, lapidée comme les femmes infidèles….à travers elle c’est tout un modèle de société égalitaire sur lequel ses assaillants se sont acharnés. Les images de l’événement, une fois passée la satisfaction de certains pour qui elle représentait le mal absolu, ont été retirées de la toile car vraiment trop choquantes .

La sexualité est ce qu’il y a de plus intime dans l’être humain, l’agresser est une déclaration de guerre de quelque cas qu’il s’agisse : femme rebelle ou soupçonnée de l’être, homme vaincu, enfant arraché à sa famille pour détruire celle-ci, homosexuel.le que l’on veut contraindre à l’hétéronormativité, tous les cas envisagés finalement se subsument sous une seule et même catégorie : celle de l’humiliation projetée, de la domination brutale, de l’anéantissement de l’humanité dans l’Autre vu comme une simple chose à arraisonner.

Le projet Zero Impunité (puisque le film sert de support à un projet citoyen) vise à une prise de conscience générale, le film est d’ailleurs projeté partout : aussi bien dans les grandes métropoles occidentales que dans les camps de réfugiés car le phénomène est universel, afin d’éradiquer ces comportements mortifères, que la honte change de camp et que les violences sexuelles soient comprises pour ce qu’elles sont : des crimes.

Anne Marie Poucet

 

Le film sera projeté le 21 Novembre à 20h30 au Ciné-St-Leu

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