Bertrand Tavernier, l'ami américain Édition 41

Bertrand Tavernier s’est rendu à trois reprises au FIFAM pour accompagner ses amis américains Joe Dante, Robert Parrish et Budd Boetticher. Pour rendre hommage à sa cinéphilie, un film de chacun de ces réalisateurs sera au programme ainsi que des westerns, parmi les préférés de Tavernier, et bien entendu deux de ses films tournés au USA. Les séances de Johnny Guitare et L’homme qui tua Liberty Valance seront présentées par le journaliste Laurent Delmas (On aura tout vu – France Inter) les jeudi 18 et vendredi 19 novembre.

La programmation

Bertrand Tavernier et ses amis américains, à Amiens en 1987, 1991 et 2011.

Dans sa jeunesse Bertrand Tavernier lança avec Yves Martin et Bernard Martinand en 1961 un ciné-club, le Nickel Odéon, pour promouvoir le cinéma de genre hollywoodien (westerns, films noirs, comédies musicales). Ils reprenaient le flambeau déjà hissé bien haut dans les années cinquante par le mouvement des Mac-mahoniens. Critique de cinéma et attaché de presse aussi convaincu et convainquant que son ami Pierre Rissient, Bertrand Tavernier ne cessa jamais de défendre les films qu’il aimait même quand il passa de l’autre côté de l’écran et devint le réalisateur que l’on connaît.

Pour preuve son engagement dans le partage de l’histoire du cinéma, Bertrand Tavernier sur la fin de sa vie, décida de témoigner sur le 7e Art dans notre pays : avec le film Voyage à travers le cinéma français (un long métrage cinéma de 3H31) et la série de télévision Voyages à travers le cinéma français (France 5, 8 x 52 min). La qualité des analyses et commentaires tout autant que la passion de Bertrand Tavernier entraînèrent dans cette expédition les archives de Gaumont et de Pathé. Ce qui permit de montrer des extraits de classiques français magnifiquement restaurés.

Tout au long du Festival International du Film d’Amiens, nous avons eu le bonheur d’inviter Bertrand Tavernier pour accueillir, accompagner et honorer des cinéastes américains à qui nous rendions hommage. Ainsi en 1987, Bertrand Tavernier était aux côtés de Budd Boetticher ; en 1991, il reçut Robert Parrish ; en 2011, il remettait la Licorne d’Or pour l’ensemble de son œuvre à Joe Dante.

Budd Boetticher

Pour Bertrand Tavernier, Budd Boetticher est « un grand bonhomme dont la carrière a suivi une courbe ascendante. Il est un des seuls réalisateurs de sa génération que l’on puisse apparenter à Howard Hawks par son humeur tonique, sensible même dans les moments les plus dramatiques, par son intelligence aiguë et par une volonté très nette de laisser une entière liberté à ses personnages » (1). Bertrand Tavernier compare la trame des films de Boetticher à celle d’une partie de poker : ceux-ci n’obéissent pas à une destinée toute tracée, encore moins au hasard. C’est leur intelligence individuelle qui leur permet de triompher de l’adversaire, de tromper leur vigilance. Au-delà des apparences (bétail à voler, caisse d’or ou d’armes à récupérer…) ce que tendent ses héros à récupérer relève de l’intime, de l’ordre personnel (dignité à retrouver, vengeance à satisfaire, self-respect). Le monde du western, comme se plait à le raconter Bertrand Tavernier est l’univers de prédilection de Budd Boetticher.

Le héros typique mis en scène par Budd Boetticher est le matador, un personnage seul jusqu’à l’épure, qui se confronte à la mort. En ce sens, Budd a servi de référence dans la définition italienne des personnages de western, développée plus tard (avec trop d’emphase ?) par Sergio Leone.

Budd s’était déjà fait les dents dans des séries B quand il réussit à placer un de ses scénarios (d’après une histoire de James Edward Grant et Ray Nazarro) auprès de John Wayne, qui le produisit sous la supervision de John Ford. The Bullfighter and the lady (La dame et le toréador) sort en 1951 après avoir été raccourci de quarante-deux minutes par John Ford qui souhaitait le rendre plus commercial. La version restaurée du film (124 min) réintroduit les scènes supprimées par Ford, ce qui donne une plus grande originalité, une « authentique modernité » pourrait-on dire au film de Budd Boetticher. Le personnage du toréador interprété par Robert Stack est beaucoup plus crédible, plus abrupte et marche résolument vers la mort. Il en va de même pour Katy Jurado. La grande actrice mexicaine tenait là son premier rôle dans le cinéma américain, un an avant de briller dans Le train sifflera trois fois. La version du réalisateur de La dame et le toréador donne une tonalité proche du documentaire contrairement à la dramaturgie plus « hollywoodienne » imposée par John Ford lors du premier montage.

À la suite de ce premier essai tauromachique, Budd Boetticher collabora avec Universal dans une série d’une dizaine de séries B dont Legs Diamond, et Seminole. Ce dernier film fut présenté à Amiens dans le cadre du programme (« les indiens d’Hollywood ») en 1987 et en présence de Budd lui-même. Seminole qui connut un certain succès au moment de sa sortie, se fit car Budd Boetticher avait un groupe d’acteurs de ses amis au chômage (parce que quasi inconnus), parmi eux se trouvaient Rock Hudson, Anthony Quinn et Lee Marvin !

« Faire ce film fut très plaisant pour nous. Mais je ne suis pas sûr que les costumes et les décors (en studios) n’aient pas été exagérés. » (2)

Suivent plusieurs films « épatants » comme dirait Bertrand Tavernier, du fameux cycle Ranown (3) dans lequel Budd dirige le superbe acteur Randolph Scott. Il s’agit de : Sept hommes à abattre (Seven Men From Now, 1956) ; L’homme de l’Arizona (The Tall T, 1957) ; Le vengeur agit au crépuscule (Decision at Sundown, 1957) ; L’aventurier du Texas (Buchanan Rides Alone, 1958) ; La chevauchée de la vengeance (Ride Lonesome, 1959) ; Le courrier de l’or (Westbound, 1959) et Comanche Station (1960).

Ce cycle marque aussi le début de la collaboration de Boetticher avec le scénariste Burt Kennedy. Ces films sont entrés dans l’Histoire du western et sont comparables aux chefs-d’œuvre de John Ford et Anthony Mann.

Robert Parrish

Dans son livre J’ai grandi à Hollywood, Robert Parrish raconte que la proximité de son école et des studios de Charlie Chaplin (sur l’avenue La Bréa) le conduisit à répondre à une petite annonce faisant appel à deux jeunes garçons. C’est ainsi qu’il se trouva engagé sur le tournage de City Light (Les lumières de la ville). Son frère et lui étaient les sacripants qui lançaient des petits cailloux sur le personnage de l’aveugle dont Charlot était épris. Parrish tient des petits rôles dans une trentaine de films au temps du muet (en particulier dans L’aurore de Murnau) et au débuts du parlant. Il se tourna ensuite vers le montage. Il monta notamment le film de John Ford La Bataille de Midway (1942). Il reçut un Oscar du meilleur montage en 1948 avec Francis D. Lyon pour Sang et Or (Body and Soul) de Robert Rossen. Sa carrière de réalisateur démarre en 1951 avec L’implacable (Cry Danger), qualifié par Bertrand Tavernier de «  policier remarquable  à la mise en scène modeste mais très efficace qui mettait en valeur l’humour des situations et leur violence latente ».

Bertrand Tavernier parlait à nouveau, en janvier dernier, de Robert Parrish dans son DVD-blog : « Ces temps-ci, j’ai eu envie de me plonger à nouveau dans les films de Robert Parrish. L’humanisme qui s’en dégage, la manière dont il filme les personnages de femmes, les histoires d’amour m’ont encore plus touché. Et j’ai trouvé par exemple In the french style (À la française), dans ses deux derniers tiers, poignant, sensible et si peu moralisateur. Idem pour The purple plain (La flamme pourpre), sorti dans un beau blu-ray (Sidonis). J’ai fait découvrir ce film à mon ami Patrick Mc Guiligan qui a été touché par la manière dont Parrish bat en brèche les codes du cinéma américain de l’époque, privilégiant les sentiments, les émotions. Et à son tour, il me dit qu’il a adoré My Pal Gus, œuvre tout à fait inhabituelle, peut être le premier film parlant ainsi d’une famille monoparentale, donnant à R. Widmark un personnage émouvant, tout en douceur. J’ai donc acheté le DVD. (…) Richard Widmark dans un changement complet de tonalité et de couleur joue avec une douceur, une chaleur peu exploitée à l’époque, un homme d’affaires qui passe à coté de son fils, pendant que l’argent règle tous les problèmes. Et une fois encore, comme si souvent chez Parrish, c’est une femme – la très craquante Joanne Dru, miracle de douceur sereine – qui va le rééduquer, lui apprendre à lire, à découvrir les autres (les parents d’élève). Rien d’ostentatoire, de tapageur mais une délicatesse, une douceur rares.

J’ai revu L’Enfer des Tropiques (Fire Down Below) malgré les coupes et le remontage du producteur qui a cassé la structure en flashbacks, dévertébrant le récit et l’amollissant. En partant du blu-ray, j’ai pu, sinon reconstituer la construction, du moins identifier le vrai début du film ; exercice très marrant. Il se situe dans l’avant-avant-dernier chapitre et démarrait avec cette énigmatique collision entre deux bateaux dans le brouillard, mieux montée. (…) Ce début elliptique, brillant, énigmatique est très supérieur à l’introduction actuelle. Pendant au moins vingt minutes, on ne voyait que Jack Lemmon, et Mitchum n’apparaissait que quand on lui fait quitter le combat de coqs et qu’il lance à Rita Hayworth, « je pars en ballade ». Ce qui lui faisait une très bonne introduction, très Mitchum. Les premiers flashbacks devaient survenir au moment où juste avant que les deux héros se rencontrent. Les producteurs ont, non seulement cassé cette construction, ils ont éliminé un personnage, distendu des scènes qui étaient plus ramassées dans la construction non chronologique (…). Ce massacre ne parvient pas à détruire le ton noir, romantique, désillusionné que Shaw et Parrish avait imprimé à leurs personnages : celui de Mitchum est particulièrement sombre et misogyne. Le personnage d’Hayworth est filmé avec infiniment de respect, de compassion et on peut voir dans les trois protagonistes, les ébauches de ceux qu’incarneront Julie London, Gary Merril et Mitchum dans L’aventurier du Rio Grande (The Wonderfull Country). »

Joe Dante 

Bertrand, comme on peut l’imaginer, se procura cette version du fameux film de Joe Dante. Nous ne savons pas ce qu’ils se dirent. La conversation fut privée et post-festival. Au fond, et à y regarder de près, ces trois cinéastes américains si appréciés par Bertrand Tavernier ont bien des points en commun, l’un d’entre eux et non des moindres, fut d’avoir été rejetés ou mis à l’écart par les studios hollywoodiens. Ces talents gâchés, ces énergies créatrices perdues, méritaient d’être appréciées à leur juste valeur. C’est ce que, au long de sa vie, Bertrand Tavernier s’attacha à partager avec nous, public passionné de cinéma.

Jean-Pierre Garcia.

(1) in Cinquante ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon –Nathan éd. 1991 (2) Budd Boetticher, Juin 1987, propos tenus lors d’un entretien avec Charles Tatum Jr, à Ramona. (3) Ranown est le nom de la société qui produisit cinq des sept titres composant ce cycle Budd Boetticher/Randolph Scott.

 

 

 

Je me souviens de Bertrand « cow boy » Tavernier

Je me souviens que Bertrand Tavernier eut au moins neuf vies comme le nécessitait sa phénoménale mémoire. Il était tout à la fois Lyonnais, cinéphile, écrivain de cinéma, réalisateur de fictions, documentariste, passeur, entre autres donc. Oui passeur infatigable des films des autres, ce qui faisait de lui une figure beaucoup plus rare qu’on ne le croit : un cinéaste cinéphile, capable d’écrire des sommes entières sur le cinéma américain et de dire son amour du cinéma français dans un sublime et bouleversant voyage au long cours documentaire. Amoureux des westerns dès son enfance comme tous ceux ou presque de sa génération, il était littéralement incollable sur ce genre cinématographique tellement américain qu’il a participé rétrospectivement au récit du roman national de ce pays-empire. « Le premier héros de mon enfance » déclarait-il, « c’est Gary Cooper ». Tombant fou amoureux des grands espaces vu sur grand écran, il vit en eux le parfait remède à la tuberculose qui l’étouffait alors : « Quand à 13 ans je vois pour la première fois un western de Ford, je me dis : c’est ce que je veux filmer. Je veux filmer des ciels ». Plus tard, convaincu que le « western, c’est le contraire du libéralisme » Tavernier ne cessera de s’en inspirer, allant jusqu’à fonder aux éditions Actes Sud, L’Ouest, le vrai, avec l’institut Lumière, une collection des meilleurs livres de ce genre qui fut d’abord un courant littéraire majeur de la culture de masse américaine. Je me souviens que Bertrand Tavernier pouvait ainsi cultiver l’art d’aimer le western sans rien perdre de sa formidable capacité à chanter dans l’arbre du cinéma français, et avec quel talent dans les deux cas !

Je me souviens de L’homme qui tua Liberty Valance

Je me souviens que ce film réalisé en 1961 par John Ford est peut-être le film le plus mélancolique et le plus sombre de son génial auteur. Je me souviens qu’au centre de l’histoire qu’il raconte, il y a, et sans la dévoiler ici, pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui vont découvrir le film, une phrase essentielle, une phrase que chaque journaliste doit avoir à l’esprit dans sa chasse au réel. Parce que sous son indéniable forme de western traditionnel avec ses bons et ses méchants, ses duels (mais moins au soleil que d’habitude), son saloon et son histoire d’amour en arrière plan, L’homme qui tua Liberty Valance n’est rien moins qu’un petit traité de philosophie médiatique d’une modernité permanente. Et c’est également l’occasion pour Ford de brosser le portrait d’un Ouest au crépuscule de son Histoire, sur le déclin. Tout change : les shérifs cèdent la place aux hommes de loi, les armes s’abaissent devant les articles du Code, la diligence capitule devant le chemin de fer et les discussions de saloon s’effacent devant l’omnipotence de la presse. L’insondable mélancolie qui s’empare alors du film devient comme une évidence que vient d’ailleurs relayer la fréquence des scènes de nuit. Plus rien ne sera comme avant semble nous dire Ford qui décrit ainsi l’émergence d’une nouvelle Amérique laquelle aura soin de cultiver sa nouvelle Histoire nationale, son nouveau western et même son nouveau cinéma… James Stewart entre dans la lumière quand John Wayne reste dans l’ombre, et tout est dit de ce film à la beauté vénéneuse qui fait de la pédagogie démocratique sans en avoir l’air. Je me souviens ainsi de la formidable richesse de L’homme qui tua Liberty Valance.

Je me souviens de Johnny Guitare

Je me souviens que ce western réalisé par Nicholas Ray en 1954 porte en titre le nom de son héros masculin incarné par Sterling Hayden. Or, c’est peut-être le premier western féministe de l’Histoire de ce genre qui se confond avec celle du cinéma américain lui-même. La véritable héroïne du film, c’est en effet Vienna la tenancière d’un saloon, accusée à tort de complicité dans un hold-up. Et Vienna, c’est une flamboyante sorcière hollywoodienne : Joan Crawford. Comme Marlène Dietrich, dans L’Ange des maudits réalisé l’année précédente par Fritz Lang, Crawford incarne un personnage qui détonne dans un univers par tradition uniformément masculin. Vienna s’avère être une femme libre, soucieuse du respect de ses droits, une femme patronne de bar, une femme enfin qui sait se servir d’un « six coups » quand il le faut. Cet OVNI féministe avant la lettre traverse le film comme l’a si bien dit François Truffaut en son temps : « Joan Crawford fut l’une des premières belles femmes de Hollywood. Elle est aujourd’hui hors des limites de la beauté. Elle est devenue irréelle, comme le fantôme d’elle-même. ». Un western au féminin majeur tourné en Trucolor procédé abandonné depuis parce qu’il dénaturait les couleurs trop vite et qui lui donne désormais une étrange et séduisante patine. Un western enfin où se mêlent avec harmonie des thèmes historiques comme l’arrivée du chemin de fer est ses conséquences et des sujets romantiques à l’instar du douloureux trio amoureux qui le parcourt. Je me souviens donc qu’il faut voir et revoir avec bonheur Johnny Guitare.

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