Femme(s) de cinéma Édition 41

Un programme riche de treize films qui permettra de parcourir le long chemin accompli pour la reconnaissance des droits des femmes et de s’interroger sur la société, des pionnières du cinéma soviétique (avec notamment La chute de la dynastie des Romanov de Ester Choub en version ciné-concert) aux films inédits de cinéastes espagnoles. En présence de nombreuses invitées.

La programmation

Un regard sur l’autre moitié du ciel

Le cinéma a toujours montré des femmes ou plutôt a montré ce que la société souhaitait voir des femmes. À la fois miroir et modèle il a présenté, avant tout, la vision que les hommes en avaient et même « l’Homme qui aimait les femmes » (F. Truffaut) dira « Le cinéma c’est l’art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes », les femmes (dont on notera au passage le côté décoratif) y sont « agies » par le metteur en scène. Mais qu’en est-il des femmes réelles ? « Elles n’ont qu’à passer derrière la caméra et montrer ce qu’elles veulent qu’on voit d’elles-mêmes » peut-on entendre parfois sauf que… Cela fait bien longtemps qu’elles le font, même si l’histoire du cinéma a soigneusement occulté leur travail… Cependant, petit à petit, l’effet Matilda (qui désigne le déni ou la minimisation récurrente et systémique de la contribution des femmes à l’art, la culture ou la science) commence à se dissiper et on découvre ou redécouvre le talent, l’inventivité, le génie de femmes qui furent des précurseures. Quelques noms pour illustrer ce propos : Alice Guy (1873-1968) première en tout : réalisatrice, scénariste et productrice française ; Germaine Dulac, née à Amiens en 1882, décédée en 1942, réalisatrice de films surréalistes que l’on redécouvre depuis quelques années ; Lotte Reiniger (1899-1981) pionnière allemande des films d’animation et tant d’autres. Le Festival International du Film d’Amiens, défricheur s’il en est de filmographies peu connues, met donc aussi l’accent sur ce pan caché de l’histoire du cinéma. Cette année, cette exploration va se déployer selon quatre axes qui nous feront voyager dans le temps et dans l’espace.

Les pionnières soviétiques

La révolution bolchevique s’est accompagnée, comme toute révolution d’importance (pensons à la révolution française) d’une ébullition intellectuelle et artistique. Dans le domaine qui nous occupe, le cinéma, un changement de paradigme, la volonté d’abolir toute distance avec le peuple et de faire des images animées, un outil d’édification du socialisme, fut prétexte à réflexion sur le fond comme sur la forme : pensons à la découverte de ce qu’il est convenu d’appeler l’effet Koulechov qui eut une profonde influence sur le montage. Koulechov montrant par une expérience simple : le même gros plan du visage d’un acteur juxtaposé successivement aux images d’un cadavre, d’un bol de soupe puis d’une jolie femme alanguie, que le sens est donné par la juxtaposition ( un peu comme dans une phrase, le sens d’un mot lui est conféré par ceux qui l’entourent, dès lors, le montage est assimilé à une grammaire), pensons aussi à Eisenstein, son rythme, son usage des gros plans, la relation étroite que D. Vertov entretiendra avec son public… Ce qu’on ignore généralement c’est que cette période connut un nombre très important de réalisatrices (l’URSS fut jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, le pays qui comptait le plus de femmes derrière la caméra).

Puis nous nous dirigerons vers un autre grand pays du cinéma : le Japon. Celui-ci connut d’immenses réalisateurs mais aussi des réalisatrices qui durent se frayer difficilement un chemin dans une société hostile. Nous présenterons donc le travail d’une femme connue pour avoir été l’actrice incontournable des plus grands (Mizoguchi, Naruse, Ozu…) mais aussi une des premières réalisatrices du pays du Soleil Levant : Kinuyo Tanaka dont le deuxième film La lune s’est levée (Tsuki no noburinu) vous sera projeté. Pour ce faire elle dut vaincre de nombreux obstacles disions-nous, qu’on en juge : alors qu’elle était son actrice fétiche, Mizoguchi, apprenant qu’elle voulait passer derrière la caméra, lui tourna définitivement le dos ; d’autres l’imiteront, son propre mari manifesta son opposition, le Syndicat des cinéastes décida de faire obstruction à ses ambitions. Pourtant le studio Shin Toho nouvellement créé et le cinéaste gay militant Keisuke Kinoshita (qui lui écrivit son premier scénario, un succès qui la mena jusqu’à Cannes) lui apportèrent leur soutien. Kinuyo Tanaka tournera six films. Elle est souvent considérée, bien que n’étant, chronologiquement, que la deuxième réalisatrice japonaise (la première étant Tazuko Sakane qui n’atteignit pas la créativité de Kinuyo Tanaka) comme la « Mère du cinéma japonais ».

Nous voici maintenant au troisième millénaire. Le cinéma espagnol fait preuve d’une belle vitalité et des jeunes femmes s’emparent, avec succès, de la caméra ; citons pour mémoire Icíar Bollaín (Ne dis rien, 2003), Isabel Coixet (Ma vie sans moi, 2003), Carla Simón (Été 93, 2017) et Pilar Palomero (Las niñas, 2020). Les réalisatrices espagnoles que nous allons vous présenter se font l’écho du monde dans lequel nous vivons et surtout de ses côtés obscurs que nous refusons de voir. Elle témoignent avec sensibilité, que ce soit par le documentaire ou la fiction, d’une rare compassion pour les perdants, qu’ils soient victimes d’un système international inhumain qui sacrifie des dizaines de milliers d’êtres humains (on parle de 50 000 morts en Méditerranée) ou des aléas de la vie qui malmènent une jeune femme décidée et combative qui veut se construire une vie personnelle et familiale.

La inocencia, lui, est un film contemporain de 2020 tourné par Lucia Alemany qui s’est inspiré de sa propre adolescence pour narrer le difficile passage à l’âge adulte : Lis rêve de devenir artiste de cirque ce qui lui permettrait de fuir son petit village à l’atmosphère étouffante où chacun vit sous le regard de tous, où les voisins se muent en censeurs des actes des autres surtout d’une jeunesse qu’ils voudraient voir se couler dans le modèle des anciens, en commentateurs de tout ce qui se passe dans la commune et en propagateurs de nouvelles et de ragots… Ce rêve se heurte à un premier obstacle : les réticences et préjugés de son entourage qui n’approuve guère ce genre de vocation a priori suspecte. Lis aime aussi faire la fête avec ses amies mais bientôt un amour naissant l’amènera à des rencontres secrètes, le temps d’un été en se gardant du regard des voisins et de leur médisances ; puis voici la rentrée et le retour à une réalité qui s’avérera beaucoup plus brutale que prévu : les jeunes filles innocentes et amoureuses ont parfois des surprises ; le désarroi de l’héroïne éperdue, ne sachant à qui se confier montre que le fossé des générations est loin d’être comblé et que, en particulier pour les jeunes femmes, pas grand chose n’a changé.

Cette dureté du monde est-elle nouvelle ? N’y a-t-il pas, dans une société patriarcale des invariants que l’on va retrouver de génération en génération ? Que faire alors pour faire évoluer les choses ? Pour faire sauter les verrous ?

Le Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir nous propose dans ce contexte deux films qui nous parlent depuis les années 70. Nous pourrons alors constater que les choses ont peu changé.

Le premier Douze fois impure de Anita Perez et Mona Fillières date de 1977 et utilise un dispositif à la Mais qu’est-ce qu’elles veulent ? de Coline Serreau, à savoir, les témoignages de douze femmes de quatorze à soixante ans qui se racontent, racontent leur vie, vie dans laquelle, cinquante ans après, nous pouvons encore (en partie du moins) nous retrouver.

Le second Raising the roof de Françoise Flamand et Veronica Selver, date, lui, de 2005 mais nous parle des années 70 quand, aux USA, en octobre 78, des femmes (les Seven Sisters) refusent les stéréotypes et décident de mener carrière dans le métier qu’elles ont choisi : elles seront charpentières et construiront leur maison, fonderont leur société de construction the Seven Sisters Construction Company, bousculant les préjugés et en construisant des maisons pour les autres, construiront aussi un nouvel avenir pour les femmes.

Le Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir nous propose aussi un film documentaire alimenté d’images d’archives sur d’autres pionnières, Déborah Edel et Joan Nesle qui ont fondé le Lesbian Herstory Archives et qui, maintenant septuagénaires, doivent faire face à de nouveaux défis tant politiques que techniques. Megan Rossman a tourné ce documentaire, The Archivettes, en 2018 afin de rendre compte de ce parcours et explorer cette formidable aventure qui a abouti à la création du plus important centre documentaire sur le lesbianisme du monde.

Enfin ce panorama sur les femmes ne serait pas complet si nous ne nous intéressions à celles qui, se sentant femmes dans un corps d’homme, ont choisi d’aller jusqu’au terme de leur être femmes. Les femmes trans ont aussi leur place dans ce panorama.

Anne-Gaelle, filmée par Agathe Simenel en 2014, nous fait rencontrer une femme ayant achevé sa transition et qui fut pendant 56 ans un homme, père de famille, cadre supérieur, diplômé de science po, qui, en toute simplicité, égrène ses souvenirs en nous montrant des photos de son passé d’homme ; le récit est distancié sans être froid, il ne nous cèle rien des difficultés traversées notamment dans ses rapports avec ses enfants… Peu à peu l’armure se fendille, le masque tombe et l’émotion surgit, des instants touchants aussi comme son bonheur d’être définitivement une femme pour l’état-civil et la sécurité sociale comme en témoigne sa convocation pour une mammographie. Le sentiment de plénitude et d’achèvement qui se dégage de ce bilan malgré les difficultés et même les drames, ne peut que renforcer l’empathie du spectateur et ce n’est pas le moindre mérite de ce documentaire.

Pour parachever ce programme sur les femmes nous recevrons une importante réalisatrice tant de fictions que de documentaires : Dominique Cabrera.

Dominique Cabrera, une brodeuse dans le lieu où se tissent des mondes.

Dominique Cabrera a déjà une belle carrière derrière elle. Une trentaine de films répartis entre documentaires et fictions, des films où, à l’instar de sa mère qui brodait avec des fils de couleur, elle brode avec des images « Broder pour arrêter le temps » disait sa mère. Dominique Cabrera arrête aussi le temps, suspend l’instant l’espace d’une rencontre. Elle a d’ailleurs un projet de film sur la broderie en gestation depuis quelques années. Toujours nous retrouvons ce souci de l’intime dans le monde clos des femmes qui brodent, révélateur du politique. Les documentaires sont bien sûr le terrain privilégié de cette exploration et la BFI ne s’y est pas trompé qui lui a consacré un cycle au printemps, un ouvrage est paru Dominique Cabrera l’intime et le politique, renouant avec l’affirmation que « tout est politique » mais la fiction est aussi révélatrice de la société dans laquelle nous évoluons. Et la portraitiste qu’elle se revendique d’être situe les êtres dans le monde, à la confluence du « je » et du « nous », avant tout cinéaste citoyenne, elle redonne du sens au vivre ensemble. La qualité de son écoute, son extrême sensibilité révèlent chez les protagonistes de ses films le meilleur d’eux-mêmes, ils se livrent en confiance.

Plutôt qu’un documentaire (puisque l’intégrale en avait été diffusé par la BFI via le net), nous avons décidé de partager avec vous notre admiration pour Folle embellie, il s’agit d’un film écrit par Dominique Cabrera sur la base de témoignages recueillis quelques années après les événements.

Ensuite vous sera proposé Nadia et les hippopotames dont la tonalité, quoi que toujours puissamment ancrée dans un contexte social, est fort différente. Ce long métrage reprend et développe un court, Retiens la nuit, au sujet duquel on a parfois évoqué Ken Loach. Nous sommes cette fois fin 1995, Nadia, jeune mère au RMI rôde avec son bébé autour d’une gare occupée par des grévistes, elle a cru reconnaître dans un reportage télévisé, le visage d’un homme, aventure éphémère et père de son fils. Trois militants, auxquels elle raconte son histoire, décident de l’aider. Ce film parvient à tresser des histoires différentes voire divergentes (grévistes et non grévistes, salariés et Rmistes, destin individuel et collectif….) pour nous restituer l’ambiance d’une époque avec une belle densité humaine.

Anne-Marie Poucet.

 

La lune s’est levée
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