Delphine et Carole, Insoumuses

Delphine et Carole, Insoumuses
20 novembre 2019 Angélique Haÿne

MLF! Trois lettres qui claquent comme un drapeau; drapeau de l’infamie pour certains, drapeau de la lutte et de l’espoir pour d’autres. Trois lettres qui ont rythmé la décennie 70, «parenthèse enchantée» selon le mot de Françoise Giroud, où la France traditionnelle, un peu figée, vole en éclats, c’est encore les «Trente Glorieuse» et tous ceux qui ont eu à subir le poids d’une autorité qu’ils récusaient, les injustices d’une société encore très inégalitaire qui laissait sur le bord de la route ou maintenait sous tutelle des pans entiers de la population. Une lame de fond contestataire voulut se débarrasser des carcans , de toutes les oppressions. Ce sont les années de libération, de contestation, de conscientisation aussi où les rumeurs du monde agitent la société française qui s’y découvre une responsabilité.

Parmi tous les acteurs de ce bouleversement, deux femmes furent à la fois témoins privilégiés de cette effervescence et actrices de ces changements: la vidéaste Carole Rassopoulos – qui, découvrant la facilité d’emploi de l’outil vidéo décida d’y initier les sans-voix et en particulier les femmes – et l’actrice Delphine Seyrig, au somment de sa renommée (elle fut la gracile fée de Peau d’âne de Jacques Demy, l’héroïne énigmatique et fuyante de l’Année dernière à Marienbad, outre Resnay, elle a tourné avec les plus grands: Buñuel, Truffaut, Duras, Losey, Ackermann….) féministe convaincue et qui vint s’initier à la vidéo dans les ateliers de Carole Rassopoulos inaugurant ainsi une amitié activement militante.

Il n’est pas de luttes qu’elles n’aient filmées et fait connaître: ouvrières, anti-impérialistes, révolutionnaires mais surtout féministes. Leurs films tournés en vidéo, légers, facilement lisibles vont être à la fois un outil militant de conscientisation politique et la possibilité de découvrir et s’approprier un moyen d’action efficace et pratique. Partout leurs films sont montrés et Amiens se souvient peut être de la mémorable projection à la Maison des femmes de la vidéo Miso et Maso vont en bateau où l’humour, l’ironie font prendre conscience de l’inacceptable caché sous les discours lénifiants. La vidéo offre des moyens quasi illimités pour souligner les passages litigieux: répétition de l’image, insertion de cartons interrogatifs ou explicatifs qui, avec une ironie mordante accentuent toutes les assertions misogynes qui passeraient inaperçues dans le déroulé du discours. Les débats suivant les projections étaient toujours animés mais les participantes en ressortaient transformées, bouillonnantes de réflexions et de projets d’action. Ces vidéos, précieux témoignages de lutte, sont déposées au Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir lequel constitue le lieu d’archivage des témoignages de cette période et dont la Déléguée Générale, Nicole Fernandez Ferrer, est présente à Amiens pour une des projections publiques. C’est grâce à elle et grâce au Centre que nous pouvons vous présenter ce film aujourd’hui puisqu’il est constitué de témoignages et de fragments déposés dans ses archives.

Le film «Delphine et Carole, Insoumuses» relate l’épopée du MLF et des luttes des années 70 en puisant dans les films tournés par «Delphine et Carole», autant dire qu’il est traversé d’images des différents mouvements de ces années-là: les Lip, le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionaire), le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) et tant d’autres. Le souvenir de Valérie Solanas traverse aussi le film et Delphine Seyrig nous lit des extraits de «SCUM Manifesto» dans une habile mise en scène car le souci documentaire n’exclut pas les préoccupations esthétiques et les deux coréalisatrices mettent parfois au point de véritables dispositifs soit pour alléger le propos, soit, au contraire, pour le rendre plus percutant.

Le mouvement des femmes affiche alors une belle unité malgré la multitude des groupes spécifiques, les Editions des Femmes ne sont pas encore crées, le mouvement ne s’est pas encore institutionnalisé…..

Réalisé après la mort de Carole Rassopoulos, le documentaire que nous vous présentons ravivera donc les souvenirs des militantes de l’époque, d’où qu’elles soient et particulièrement d’Amiens où des groupes très actifs militaient pour les droits, contre les violences, contre le sexisme à partir de ce lieu matriciel qu’était la Maison des Femmes. Il montrera aux plus jeunes le chemin parcouru et la fragilité des acquis.

Nous terminerons sur cette citation de Simone de Beauvoir :  « Rien n’est jamais définitivement acquis. Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. »

Anne Marie Poucet

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