Barbet Schroeder

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Des fées (ou des sorcières) cosmopolites se sont probablement penchées très tôt sur le destin hors norme de Barbet Schroeder, lui conférant sa singularité et son universalité. Né à Téhéran d’un père géologue suisse et d’une mère allemande, il passe une partie de son enfance en Colombie (le cadre de La Vierge des tueurs) avant que, suite au divorce de ses parents, sa mère ne décide de lui faire suivre des études en France. Et c’est là que la passion cinéma va le rattraper de façon multiple et le conduire à devenir un cinéaste sans frontières, dans tous les sens du terme. C’est par le biais des Cahiers du cinéma auxquels il collabore qu’il se lie avec Éric Rohmer avec lequel il va fonder sa maison de production Les films du Losange (qui existe toujours, et a produit aussi Wenders, Rivette, Eustache, Fassbinder…). On est alors en pleine période de la Nouvelle Vague et il fera entre autre ses classes avec Jean-Luc Godard (Les Carabiniers). Mais c’est essentiellement la production qui va occuper ses années soixante et tout d’abord Paris vu par… film manifeste qui réunit six courts métrages de Godard, Chabrol, Rohmer, Jean-Daniel Pollet, Jean Douchet et Jean Rouch. Il y fait d’ailleurs l’acteur, tout comme dans La Boulangère de Monceau, premier des Six contes moraux d’Éric Rohmer (suivront La Carrière de Suzanne et son premier long : La Collectionneuse). Films qui sont chers à Barbet Schroeder. Il faudra attendre 1969 pour qu’il réalise son premier long métrage (présenté à la Semaine de la Critique à Cannes) et frappe d’entrée par la puissance, l’originalité de sa vision et une démarche quasi documentaire pour une œuvre de fiction : More, qui révéla Mimsy Farmer. Tourné en grande partie à Ibiza dans la maison de sa mère (tout comme Amnesia son avant-dernier film avec Marthe Keller) c’est le télescopage entre une histoire d’amour passion et l’univers de la drogue. Sans faux-semblants, ce qui était courageux pour l’époque, et sera d’emblée l’une des marques du cinéma de Barbet Schroeder : tenter d’aller jusqu’au bout de ses sujets, sans tabous ni barrières pseudo morales. Un des films cultes d’une génération (comme le sera la même année Easy Rider). Magnifié par la musique envoûtante des Pink Floyd (qui contribua au succès du film). Groupe qu’il retrouvera en 1972 pour La Vallée (leur titre Obscure by Clouds fut n°1 des ventes cette année-là), film quête tourné de façon quasi ethnographique en Nouvelle-Guinée avec sa compagne Bulle Ogier et Jean-Pierre Kalfon. Bulle Ogier avec qui il tournera Maîtresse en 1976 (avec Gérard Depardieu), film très dérangeant sur une approche quasi documentaire du masochisme, et Tricheurs en 1984 (avec Jacques Dutronc) sur la folie autodestructrice du jeu. Entretemps, délaissant la fiction, son goût pour une approche purement documentaire, très personnelle, entre journalisme et apparence d’empathie pour le personnage choisi, accoucha en 1974 de l’étonnant (et culte aussi à sa façon) Général Idi Amin Dada, “autoportrait” ahurissant du dictateur de l’Ouganda. Avec en 2007 L’Avocat de la terreur (César du meilleur documentaire) autour du très controversé avocat Jacques Vergès, et en 2017 Le Vénérable W moine boudhiste birman prônant la haine des musulmans (film annonçant ce qui allait devenir le drame des Rohingyas), ces trois films composent ce que Barbet Schroeder nomme sa “Trilogie du mal”. Trilogie qui nous interroge sans manichéisme sur notre rapport ambivalent au Bien et au Mal, axe majeur de réflexion de tout son cinéma. Et Koko le gorille qui parle en 1978 élargissait cette thématique au rapport entre l’animal dominé (le gorille) et l’animal dominant (en l’occurrence sa bienveillante mais tyrannique éducatrice…). Rien moins que troublant.   Le début des années quatre-vingt va voir la carrière de Barbet Schroeder devenir prioritairement américaine. C’est son fort désir de réaliser un film sur Charles Bukowski, poète provocant alcoolique et autodestructeur (on se souvient de son passage déglingué à Apostrophes chez Bernard Pivot) qui sera le point de départ de cette période. Après de nombreuses difficultés naîtra en 1987 Barfly, écrit par Bukowski, une approche de lui-même à travers un personnage-miroir interprété par Mickey Rourke (dont c’est une des meilleures interprétations) aux côtés de Faye Dunaway. Un film à haut degré d’alcoolémie, cher au cœur de Barbet Schroeder. On remarquera que les comédiens n’hésitent pas à se mettre d’une certaine façon en “danger” avec lui. Sa capacité à convaincre, l’attention qu’il leur porte, la faculté de les emmener “ailleurs” que dans le “main stream” bien pensant explique peut-être cela. Toujours est-il qu’ils sont nombreux à s’être embarqués avec lui à la suite de Mickey Rourke. À commencer en 1990 par Jeremy Irons dont la troublante composition dans Le Mystère von Bülow (aux côtés de Glenn Close) lui valut Golden Globe et Oscar d’interprétation. Et Schroeder lui-même fut nommé comme meilleur réalisateur pour ce traitement fouillé et riche d’ambiguïté d’une affaire ayant défrayé la chronique. Son efficacité fit merveille aussi en 1992 pour le très angoissant J.F. partagerait appartement, l’un de ses plus gros succès, bien servi par Bridget Fonda et Jennifer Jason Leigh. En 1995 Nicolas Cage se révélait particulièrement impressionnant en incarnation de la violence et du mal dans le sombre polar Kiss of Death (remake personnel du Carrefour de la mort d’Henry Hathaway) aux côtés de David Caruso et Samuel L. Jackson. En 1996 il réunissait Meryl Streep et Liam Neeson pour Le Poids du déshonneur un drame familial révélateur des faux-semblants d’une paisible communauté. Un an plus tard, délaissant la douceur empoisonnée de ce dernier film, c’est avec un blockbuster bien à lui qu’il illustrait une fois de plus avec L’Enjeu son approche non conventionnelle de la notion du Bien et du Mal. Remarquablement mis en images par Luciano Tovoli, son directeur de la photographie depuis Le Mystère von Bülow, et servi par l’interprétation savoureuse de Michael Keaton (très Hannibal Lecter !) et Andy Garcia, L’Enjeu est un réjouissant film d’action qui a heureusement oublié d’être superficiel. Après un détour en 2000 par la Colombie (terre d’une partie de son enfance) pour l’adaptation troublante et très dérangeante de La Vierge des tueurs, œuvre d’un écrivain qu’il admire particulièrement, Fernando Vallejo, sur la banalisation de la violence à Medelin (mais aussi sur l’approche “frontale” de l’homosexualité qui ne sera pas aux goûts de tous, compte-tenu de l’âge des protagonistes, et qui vaudra quelques ennuis au film), Barbet Schroeder retournera en 2002 aux États-Unis pour Calculs meurtriers avec une Sandra Bullock froide et inattendue. Remake du Génie du mal de Richard Fleisher avec Orson Welles, tiré d’une célèbre affaire de “partage criminel”. Thème, on en convient, dans la droite ligne des interrogations du cinéaste. Et pour jouer les deux jeunes meurtriers, deux comédiens fort peu connus à l’époque : Michael Pitt et Ryan Gosling. Bon feeling d’acteurs monsieur Schroeder ! Inju, la bête dans l’ombre (le titre en lui-même est un bon résumé des préoccupations de tous ses films) polar fantastico maso un peu “barge” autour du thème de la créativité, tourné en 2008 au Japon avec un grand soin d’authenticité traditionnelle et un Benoît Magimel un peu Lost in Translation, ainsi qu’Amnesia en 2015, réflexion sur la culpabilité allemande et portrait en filigrane d’une femme qui aurait beaucoup de points communs avec sa mère (remarquable Marthe Keller) sont les deux derniers films de fiction à ce jour de Barbet Schroeder. Une vie dont le monde entier est le décor (mystérieux, aventureux) et le terrain de jeu (essentiellement dangereux), une carrière toute entière vouée à la création cinématographique (producteur, réalisateur mais aussi acteur souvent par amitié : Rohmer, Rivette, Chéreau, Tim Burton, John Landis, Wes Anderson… ont fait appel à lui), un homme singulier, voyageant entre cinéma d’auteur et cinéma de genre, observateur/fouilleur de la nature humaine, curieux de tout et des autres, preneur de risques… et compagnon de Bulle Ogier depuis longtemps. Sa présence pour une leçon de cinéma (entre autres) et la présentation de l’ensemble de ses longs métrages seront à n’en pas douter des moments forts de ce festival. Jean-Pierre Bergeon